Psy Myself

J’ai deux très bonnes copines qui m’ont demandé un grand service cet été.

– Steuplait, Sido. 

– Non, là, je ne peux pas.

– Steuplait.

– Non vraiment, impossible. 

– Steuplait steuplait. 

Comme elles me suppliaient, comme je les aime énormément, j’ai cédé, en le regrettant immédiatement. 

L’an dernier, j’ai longuement gardé Patator, un petit garçon à tout casser. Je m’y suis attachée et l’ai revu plusieurs fois, il me manque, m’aime aussi, et demande souvent à me parler par Skype : 

– I want Sido-no-no ! 

Surnom qu’il m’a donné et qui, donc, ne me sied pas si bien, puisque cet été, me voilà flanquée de nouveaux pensionnaires, que j’affectionne beaucoup moins, qui me dégoûtent, même, et je n’ai pas trop honte de l’avouer : des rats. 

Non pas un, non pas deux, mesdames et mesdames, mais trois ! Des rats, quoi ! Moi ! Faut-y aimer ses amies ! Ah, les garces ! Tout ça pour partir à Bali ! Je leur en veux un peu. Pourquoi moi ?! Pourquoi chez moi ?! Sido-no-no ! 

– Tu verras, on s’y attache. 

Et mon c… c’est du poulet ? Je ne les aime pas ! Il faut changer leur litière, ça pue ! L’épisode de canicule, putain ! Mais mourrez donc avec vos baboules énormes ! Ils ont des noms gentillets, Noisette, Galak et Nuage, et, d’ordinaire, à Paris, s’ébattent en liberté dans leur appartement. 

– Je vous les garde mais il est hors de question qu’ils sortent de leur cage. 

Ils sont en tôle, parce que je ne pourrai pas me résoudre à les attraper, de mes mains, pour les ré-enfermer. J’en frissonne rien que d’y penser. Je me fiche de passer pour une chochotte. On ne me prend déjà pas pour une gouine, il faut que j’insiste pour convaincre. 

– Si, si, je vous assure. 

Lockdown ! Ils seront malheureux et en complète captivité chez moi, j’espère bien qu’il sortiront nerveux, avec des troubles du comportement, de l’exéma ou je ne sais quoi. De quoi passer à leurs maîtresses l’envie de me les confier à nouveau. Je les appelle respectivement Jeffrey Dahmer, Edmund Kemper et Ted Bundy. J’ai peur d’eux ! Il y a des tiroirs sous la cage pour vider la sciure, mais si je les tire, je crains que les rats en profitent pour se sauver. Alors j’ai adopté une méthode qui consiste à les entrouvrir, à peine, un par un, en ayant pris soin de mettre un sac poubelle sous la cage, et je pousse la sciure avec une balayette. Cela prend un temps fou et provoque de vives émotions. Je crie et ma fille, plus chochotte encore que moi, refuse de m’aider. Elle saute sur place, les mains sur les joues. 

– Ils s’approchent Maman, ils s’approchent ! 

Idem pour leur donner à manger. Il faut remplir de croquettes une petite gamelle accrochée au fond de la cage. J’avance, avec une cuillère tremblante. J’en transpire. J’en frissonne. Dès que je passe la main, Ted me donne l’impression d’essayer de me chiquer. (Le vrai Ted mordait sauvagement les étudiantes.) C’est irrationnel, comme mes paniques devant une araignée. 

– Recule, killer, recule ! Somebody please help me ! 

Si Cat avait été là, elle aurait torché cela en trois coups les gros. My life saver, where are you ? Une heure pour changer la sciure des rats, deux pour monter une étagère, trois pour réparer un chiotte, je me sens tellement naze. Elle me manque manque manque tant. Sa joie, son rire, ses mains, tant tant tant. Bitch. Adultère. Photographe de plateau de merde. Je n’avance pas d’un iota. J’en suis toujours là. Elle m’énereeeerve ! Gave. Cave. Baltringue. Ses potes à Londres, son ex, faiche, fucking rats ! Elles ne sont tout de même pas toutes à jeter… Si ! Elles l’entourent, la sollicitent, l’entraînent dans leur virées. Elles la voient, juste. Ça me saoule, je suis en boucle. Je les emmerde ! Elles veulent la distraire. Des années de foires à rattraper, pubs, lounges, concerts, la nuit est longue, London, tout est possible. Cat est belle grande blonde désirable, partout elle fait un carton. Mais moi quand je la vois, je n’arrive pas à coucher avec. Au secours. 

– I want you.

– Et qui d’autre ? 

Et sa mère qui m’appelle ! Lâchez-moi les irlandaises, franchement, lâchez-moi. 

– Cathleen’s not well… Really, Sido… I’m concerned. Please do something. 

Mais faire quoi ? Est-ce que je lui refile ma mère, moi ? 

– Quelle erreur, quelle horreur, quel malheur ! Surtout, laissez ma petite-fille en dehors de tout ça. 

Ne lui en déplaise, à ma chère maman, Cat et ma fille se skypent souvent. 

– What’s behind you ? 

– Une machine de sport, l’ancienne locataire l’a laissée. Je ne sais pas comment ça s’appelle. Maman ! Comment ça s’appelle le truc de sport ?!  

Haussement d’épaule, aucune idée.

– Do you use it ? 

– Comme porte-serviettes, tu le vois ? 

– Ah, great ! It’s an elliptical trainer ! 

Les ellipses, c’est tout nous. Je devrai peut-être m’y mettre, me faire une carrure d’athlète, et rouler des mécaniques, et porter une casquette à l’envers, et arborer des tatouages, pour faire vraie gouine ; des rats bleus sur les épaules, avec de longues queues qui descendent sur les omoplates ou qui s’entortillent dans la nuque. Pouah ! Cela ne plairait pas à Cat. Je veux donc toujours plaire à Cat ? Tunique indienne, sans rien dessous, sans tatouages, sans gros muscles. Oui plutôt ça. Comme lors de nombreux étés, qui sont derrière nous. Putain… Été 2016, quinze jours au Sud de l’Espagne. On vit dans le noir, sans idée de l’heure qu’il est. Jus de fruits, douches, seules, l’amour dans un lit de princesses, the more I fuck you, sa cambrure parfaite quand elle me pénètre, the more I want to fuck you. Please do. 

Mon problème est que je n’oublie rien. Faudrait-il oublier ? Mais comment ? J’ai la mémoire de la peau. 

Ah… Revenons aux rats. Grelot, mon chat, se fiche d’eux comme de l’an quarante. Trois rongeurs dans une cage à oiseaux, quelle idée ? Parfait dédain. Il passe devant sans leur prêter la moindre attention. Pauvres choses captives, voyez comme je suis libre : je rentre, je sors, mes maîtresse me flattent et me caressent, je ne révulse personne. 

Mais peut-être que ma peur de rats me vient de mon paternel, qui connut la misère, s’étant retrouvé, enfant, après les inondations de la Seine, à vivre dans une cabane de jardin, avec sa mère et ses deux sœurs. Leur père s’était suicidé dans ce même jardin. Si la famille ne me l’a pas jamais ouvertement dit, je pense que c’est mon propre père, qui, vers six ans, l’a découvert, pendu. Version officielle : 

– Un petit voisin l’a trouvé. 

Être orphelin à cette époque était extrêmement difficile, et mal vu. Mon père, (considéré surdoué, et c’est sans doute cette intelligence précoce qui l’a sauvé), était constamment la cible des autres élèves et des enfants du quartier. Le fils du pendu ! Le fils du pendu ! Un lacet rouge, un lacet bleu ! Ils le castagnaient dès qu’ils en avaient l’occasion, moquaient ses vêtements, moquaient sa mère, qui n’avait plus qu’à faire des ménages, exploitée et volée par la bonne bourgeoisie. 

– Vous comptez dix-huit heures, non, vous vous trompez ma bonne, c’est douze, point final. 

Sa maison avait été inondée et les affaires de la famille dispersées dans des torrents de boue. Pillages… Cette grand-mère, que je n’ai pas connue, ne s’est jamais remise d’avoir vu, au bras d’un voisin, la montre de son mari. Les riches volaient les pauvres, les pauvres volaient les pauvres. Désespérant n’est-ce pas ? Elle est morte jeune, d’un cancer généralisé qui l’a emporté en quelques mois, usée par le dur labeur qu’on réserve, de tout temps, aux nécessiteux. Elle mettait du sindou sur ses mains, l’hiver, pour apaiser la douleur causée par les crevasses ; les lessives se faisaient au lavoir. Et quant aux rats, elle les haïssait, les faisant fuir à coups de balai, quand la nuit, ils étaient trop entreprenants et risquaient de s’attaquer à ses petits. 

Quand mon père eut huit ans, elle était à bout de force, et sans ressource. Le Secours Catholique lui a proposé de l’aide, mais, à la condition de faire baptiser les enfants. Elle a accepté. Bien mal lui en a pris. Ils furent immédiatement placés en province, séparément les uns des autres. Mon père se retrouva chez la mère Vilain, dans l’Orne. Ce fut pour lui une catastrophe, un calvaire qui dura près de deux ans. Sous alimenté et battu tous les matins, aux orties, pour être né païen. Laissé des heures à genoux, sur une règle, les mains derrière la tête, pour avoir intelligemment questionné ses maîtres en religion. Enfant de chœur à contre-coeur, qui haïssait les curés, leur bêtise et leur cruauté. Quand il est rentré à Paris, sa mère, sur le quai de la gare, ne l’a pas reconnu. Il était si maigre ! Elle s’est évanouie. 

Et puis, vint la chance. Tout de même. Une famille qui embauche ma grand-mère et la paye décemment. Le mari est professeur de latin-grec à l’Université, la femme est pianiste, ils ont deux filles, humanistes, cultivées et douces, qui demandent à leur nouvelle employée qui est ce petit garçon, tout menu, qui attend toujours, assis sur banc, dans la rue. 

– C’est mon fils.

Elles le font entrer, et le nourrissent, pour commencer. Le professeur le prend sous son aile : 

– Tu aimes lire ? La bibliothèque est à toi. 

Pendant que la mère travaille, le gamin dévore, et étudie, rattrapant son retard scolaire. Il retient tout, surtout l’Histoire. Il écrit, dessine, peint, s’occupe des aveugles (sur ce point je n’ai pas trop d’explication, pourquoi les aveugles ?). À quinze ans, il pénètre les mouvements d’extrême gauche, il est maoïste, trotskiste, etc. Arrêté lors d’une manifestation pacifiste contre la guerre d’Algérie, il court comme un lapin mais est rattrapé dans le jardin du Luxembourg. On le jette en prison, après l’avoir battu, évidemment. Ensuite, en âge de faire son service militaire, il est envoyé dans les Pyrénées, dans un régiment de Parachutistes, où il est encore emprisonné, d’office, à son arrivée, pour lui faire passer ses idées révolutionnaires. En cellule les gauchistes ! Il y a une fenêtre sans vitre, un banc de bois, une température de -17°, une couverture et des rats, toujours des rats, qu’il déteste lui aussi. Il tombe malade. L’armée le soigne, le remet sur pieds, et il commence ses Classes. Saut de jour, saut de nuit, et crapahuter, dans la caillasse, un lourd paquetage sur le dos. Compagnie à mon commandement ! Marche ! Et les interminables revues, le fusil détesté sur l’épaule : fixe, repos, fixe, repos, fixe. Les séances de sport, le close-combat, les tractions, les pompes, à l’infini : « Brigitte Bardot est une belle fille, t’es trop con pour la baiser, Brigitte Bardot est une belle fille, t’es trop con pour la baiser… » On lui lave le cerveau, c’est lui qui le dit. 

Voilà à quoi sert d’écrire : s’économiser en quelques pages une séance chez le psychanalyste.  On commence par les rats d’appartement des copines gouines, et on termine avec les gaspards à papa. Décadence, misère, morsures, phobie suivante, s’il-vous-plaît ? Araignées, papillons de nuit, cancrelats, espaces clos, qu’est-ce que ce sera ? 

Sans rire, j’en ai vu des psys cette année. Le dernier au mois de juillet, un expert du comportement, dont j’attends impatiemment l’expertise. Alors, Doc, suis-je parfaitement folle à lier ? Bonne à enfermer ? Il y a des suicidés du côté de mon père, des tentatives du côté de ma mère, moi-même vers quinze ans, j’ai sérieusement pensé… 

J’avais écris il y a quelques mois, publié dans Lire la lesbienne : 

« Quelqu’un se dévouerait pour me foutre une raclée ? Je crois qu’il ne me faudrait ça pour avoir gain de cause. Au quotidien, je ne geins pas, je vais au taf, j’assume tout, les courses, la bouffe, les baveux, le commissariat, les parents d’élèves, la solitude et les insultes, mais ça fait beaucoup pour une seule femme. » 

Mais ceci, c’était en novembre 2018, c’est-à-dire avant ma victoire au tribunal début mai (J’ai gagné !), et avant que la partie adverse n’accepte pas du tout, du tout, la décision de Madame la Juge. Le 03 juillet, je n’ai pas pris une raclée, heureusement, juste une porte dans la poitrine. C’est déjà pas mal, ça fait mal. La douleur physique est une chose, mais je n’ai pas encore digéré mon après-midi à l’UMJ (Unité Médico Judiciaire). Aussi, je garde ce pathétique épisode de ma life pour une prochaine fois, une prochaine séance, disons. 

Docteur Myself, Maisel psychiatre de Sidonie, à 80 boules le rendez-vous, une économie. Ok, pour les phobies et autres focalisations négatives, je dois travailler encore un peu : Les rats sont mes amis, je les aime bien, ils ne cherchent pas à me mordre. Répète. Il s’appelle Nuage, pas Ted Bundy. Répète. Le passé familial, hé beh, c’est le passé. Répète. Avec Cat, il va falloir avancer d’un iota. Répète. Répète donc !

À bientôt,

Sido.

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Psy Myself

Gouine frigide

gouine frigideTrop court, il est parti sitôt arrivé, l’orgasme. Voici venue l’ère du non-orgasme. 

Nan ! Pas ça en plus dans ma liiiiife ! Pas le furtif, le raté, qui met tout le monde en colère ! J’y arrive pas, ça vient et puis plus rien ! Pfuit ! My libido why are you torturing me ? Nan-han ! Pas le bref, le gueux, le misérable, l’Intouchable ! 

C’est-à-dire que, d’ordinaire, ma femme et moi, on peut se fâcher, mais quand même, toujours, nous avons ce jardin secret… érotique of course… où l’on aime aller, qui nous accueille quoi il arrive. Lire la suite « Gouine frigide »

Gouine frigide

a-gouine, avé Maria

a-gouine0Ou comment je me suis retrouvée en Bretagne pour le jour de l’An avec, à part ma copine Béné, que des gouines que je ne connais pas.

Je suis venue sur ses conseils, plutôt ses injonctions, en sachant pertinemment que c’est sans doute la pire configuration pour moi : me retrouver au milieu de parfaites inconnues. Suis-je la seule à ne pas être bretonne ? Suis-je la seule à me demander ce que je fous ici ? Je ne vais pas très bien ces temps-ci, mais je n’ai, en fait, guère envie d’aller mieux, et ne fais rigoureusement aucun effort. Les sorties à Paris me soûlent, je les décline ou les écourte, ou carrément même, sans le faire exprès, je les zappe. Alors la Bretagne… Lire la suite « a-gouine, avé Maria »

a-gouine, avé Maria

Lire la lesbienne

 lirelalesbienne6Le monde est petit. Ces jours-ci, je retrouve une femme, Linda, qui fut ma collègue il y a plus de dix ans, dans une gosse boîte de communication. J’y occupais un CDD qui n’a pas eu d’avenir, et en suis partie après moult renouvellements, allant de trois à six mois. Linda était dans mon cas, précaire, et nous nous comprenions fort bien, riant, jaune, de notre sort : « Un CDD, dans ton cul, C’est Du Dur ! »

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Solitude lesbienne au monde

115b3352-ffe5-44d3-b60e-7cd40acaff54Je suis en formation depuis deux jours, deux longs jours d’un ennui profond, dans un centre paumé, dans une banlieue sans commerces, avec un self sur place et donc, des gens avec lesquels je dois demeurer toute la journée. Du matin au soir. Des chouquettes à la banquette du RER. Pour moi, c’est une véritable épreuve. Il n’y a aucune échappatoire. Même le café, après le déjeuner, est collectif.

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Solitude lesbienne au monde