Madame la Professeure

img_0464Supporterez-vous les courbatures, le poids du sac, la poussière collée à la sueur, les marbrures de crasse, le rêve lancinant d’une douche, les petits bobos, les croquenots ? Vous pourrez dormir nue dans un duvet chaud et aurez le sommeil du Juste, êtes-vous prête pour la Rando Gouine ?

Alors en avant, marche ! Dix jours de montagne avec que-des-gouines ! À croire que la nature est aussi généreuse en homosexuelles qu’en oiseaux ou en plantes. On observe des spécimens variés, des grands, des petits, des lents, des rapides, des discrets, des flamboyants…

J’ai parlé de la petite troupe que nous formions et de Madame la Commissaire, Carole, que j’avais eu l’occasion de rencontrer par le passé, dans un tout autre contexte, dans l’exercice de ses fonctions. Ce spécimen-ci me posait quelques difficultés d’approche ; je ne trouvais rien pour engager la conversation. J’aurais dû simplement lui dire :

– Au fait, on se connaît…

Cela m’aurait lancé. Mais je n’y parvenais pas, de but en blanc, et pensais toujours qu’une meilleure occasion se présenterait. Carole me paraissait tellement… Je ne sais pas, cartésienne, logique ? Insurmontable, une montagne d’assurance que je ne savais pas aborder. Je crois qu’elle le sentait et posait parfois sur moi le même regard sondeur qu’autrefois au commissariat :

– Quelque chose à cacher, peut-être ?

Du coup, j’avais l’impression d’avoir de lourds secrets. L’amie de Carole, Valérie, était plus accessible, professeure de français, on a vite trouvé à discuter. La Littérature nous a rapprochées, ou divisées, nous devisions en marchant, faisant fuir, à la longue, les autres randonneuses. Nos deux sportives évoluaient dans le groupe de tête, tandis que nous demeurions à la traîne. La faute à Jean-Jacques, aux herbiers de l’enfance et à l’art de la promenade.

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. »

Il fallait nous rappeler à l’ordre, Carole et Cat râlaient, alors quoi, on faisait de la rando ou on rêvassait ? Nous les encouragions à nous distancer, à continuer en courant si cela leur chantait, en sachant pertinemment qu’elles en étaient capables.

Valérie : Vas te fatiguer, Chérie, vas !

Sidonie : Run, Forest !

Nous n’avons pas toutes réalisé des herbiers étant petites, ni peuplé notre imaginaire de personnages de fiction. Certaines jouaient concrètement aux billes et au ballon dans les ruelles.

Valérie : Tu arrives à la suivre ?

Sidonie : Non. Toi ?

Valérie : Non. Elle fait du sport tout le temps ?

Sidonie : Oui. Elle court, plus piscine et tennis.

Valérie : Moi, elle court, plus sports de combat.

Sidonie : Ah oui…

Valérie : Sinon, tu as lu aussi les Confessions ?

Sidonie : Bien-sûr !

« Je me souviens de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même.»

Valérie raconte comment son goût des livres lui est venu, par ennui, par solitude, parce qu’elle vivait chez une tante taiseuse et bigote, à deux pas de la bibliothèque municipale. Elle a commencé par emprunter un livre pour l’école, Les Trois Mousquetaires. Elle a adoré le texte, l’aventure, l’amour, les rebondissements, et a emprunté tous les autres Dumas disponibles. De là, elle n’a plus cessé de lire, en s’avalant des œuvres complètes, ce que j’ai pas mal fait, moi aussi.

Valérie : Tout Rousseau, et puis tout Proust, tu vois ?

Je vois, on développe une affection à l’égard d’un écrivain, une dépendance, à sa musique, à sa voix, on termine son livre à regret, on passe au suivant, cherchant à retrouver ce qui nous touche, ce qui nous parle. Chante, Marcel, chante…

Valérie : Mais finalement, dans la vie, ça m’isolait encore plus.

Il faut finir le chapitre, ne pas manger, ne pas dormir, ne pas sortir prendre l’air ou alors, avec son bouquin sous le bras. On apprend à lire partout.

Valérie : Des amis pour quoi faire ? Parler à qui ?

Décrochage… Décrochage avec les adultes pour commencer. La Littérature comme refuge, pour entrer dans un monde habité, alors que la vraie vie est vide, ou quadrillée d’interdits, d’impasses. On pense que vous avez le goût de l’étude, ce n’est d’abord qu’un besoin éperdu d’être libérée de la réalité et de ses carcans. L’étude vient ensuite, d’elle-même.

Valérie : Et dans les classes littéraires, il y avait peu de littéraires.

Elle est pâle et fine, blonde, avec des yeux bleus si lavés, des regards si lointains, que j’ai du mal à les lire. Diaphane, souple, fragile, élégante comme une page de beau papier. Je me dis qu’elle a dû essayer avec les hommes, ou sinon, probablement leur plaire. (Et c’est assez juste, puisque j’apprendrai plus tard que Madame la Commissaire l’a enlevée à un libraire, cinq ans plus tôt.) Et j’ai beau l’observer, à la loupe, comme un herboriste devant un nouvel échantillon de sa collection, je ne lui trouve rien de commun avec les lesbiennes que je peux connaître. Gouine, elle ? Je ne prétends pas être infaillible quant à la détection des préférences sexuelles chez les individus, mais il y a tout de même des femmes chez qui je « sens » le terrain homosexuel. Il est plus ou moins net et dessiné, mais se découvre, dans une attitude, un geste, un regard, je le devine, suis à même de le reconnaître. Mais là… Spécimen à part. Branche cousine. Catégorie singulière. Rareté des montagnes. Edelweiss. Leontopodium Alpinum. Etoile des Glaciers.

Valérie : J’aimais bien les maths aussi, je trouvais ça reposant, j’ai hésité pour mes études…

Elle n’en finit pas de me surprendre ! Mais quelle variété est-ce donc ? Personnellement, j’ai développé très tôt une aversion pour les mathématiques, que rien n’a pu lever, qui m’a toujours poursuivie. Les cours de soutien me collaient des migraines. Me contraindre pendant des heures à réfléchir à autant de fadaises relevait de la torture. Mais je m’en tape de ton robinet qui fuit, de tes balles rouges et de tes balles bleues, la probabilité que ça m’intéresse est nulle ! Et quand bien même j’essayais, je n’y parvenais pas, mes résultats ne tombaient jamais juste. Ça m’humiliait, je me fâchais, balançais tout à travers la pièce. Purée, mais j’appelle un plombier ! Je quantifie mon sentiment d’infériorité, je mesure mon inadéquation aux Sciences Exactes !

Je me souviens de ce professeur malgache, très gentil, très patient, très mauvais en français, qui me disait avec son accent à couper au couteau :

– Maisel, les mathématiques, c’est facile : il suffit d’écrire.

Écrire ? Avec lui, j’ai réellement halluciné. Il me faisait des démonstrations enthousiastes dans une langue incompréhensible, passionné, émerveillé par la clarté de ses raisonnements, blanchissant le tableau de signes étranges… Il écrivait ? J’étais au spectacle, il roulait des yeux, arpentait l’estrade, ouvrait les mains :

– Voyez ? Il suffit d’écrire !

Mais je reviens à mon exemplaire Valérie. Ça me turlupine : gouine ? En couple avec le spécimen Commissaire ? De la famille des rustiques, persistants, tannés, ténébreux, baraqués, karaté ? Ah oui ? Ah tiens. Ah bon. Le jour et la nuit. Parce que, par ailleurs, pour ce qui est des couples, j’observe, à l’inverse, dans certains cas, que les individus qui nichent ensemble, se ressemblent. Exemplaire en doublon. La taille, la tête, la voix, tout, coiffées, habillées, à s’y méprendre, à confondre leurs prénoms, Laure et Lise, laquelle est laquelle, Dupont et Dupond… Ce phénomène de mimétisme, et quasiment de gémellité, me laisse également perplexe : elles sont ensembles, elles sont pareilles…

Alors que chez Carole et Valérie, rien de commun. Ni dans les proportions, la silhouette ou la tenue vestimentaire. Et des métiers, une culture, des goûts différents, sauf l’une pour l’autre, visiblement, pour se mettre d’accord. Je les trouve improbables ensemble, mais je vais m’y faire.

Valérie : Ça monte ! Je sens que ça va être dur !

Sidonie : La rando, tu le fais pour elle ?

Valérie : Honnêtement, oui, je me force. Mais je ne l’accompagne pas tout le temps. Si c’est trop haut, trop roots, pas de douche, je ne viens pas. Elle le sait, le sport et moi, ça fait deux.

Effectivement à la regarder, on n’imagine pas Valérie courir pour le plaisir ou faire une prise de karaté à qui que soit. Le calme d’une bibliothèque, le cadre d’une salle de classe, lui siéent tellement mieux ! Elle pourrait même être d’un autre siècle… Contemporaine de Rousseau qu’elle aime tant, par exemple. Une salonnière, une intellectuelle, comme Madame Roland ou Olympe de Gouge. Enfin… Leur sort n’est pas enviable, elles ont été décapitées à cinq jours d’intervalle sous la Terreur. Quel dommage. Elles écrivaient si bien, leurs idées étaient louables ! L’égalité des sexes, la liberté d’expression, l’abolition de l’esclavage, une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne ! Elle savait bien, Olympe, que si n’apparaissait pas le mot « femme » dans le titre du document officiel, le terme universel d’« Homme » n’allait pas garantir l’égalité entre les citoyens des deux sexes….

Jusque-là, les filles avaient été gavées de Vies de Saintes, de Manuels d’Instruction, de Morale et d’Economie domestique. Ornés, s’il-vous-plait, de gravures récréatives. On leur avait donné, jusqu’à la nausée, des Recueils de Chants, de Contes et d’Historiettes, à l’usage des demoiselles. Des ouvrages composés pour convenir à leur condition et à leur esprit. Le Roman et les essais étaient proscrits. Alors évidemment, quand toute cette matière intellectuelle avait été enfin accessible, les filles s’étaient jetées avidement sur tous les champs de la connaissance ! (Emilie du Châtelet emportait tout en mathématiques, elle.)

Nul doute qu’au XVIIIe siècle, Valérie, Madame Edelweiss, lettrée, éclairée, aurait rejoint la fougue et la curiosité intellectuelles de Manon Roland* :

« Je porte dans l’étude une ardeur que je voudrais bien apprendre à diriger avec fruit, car je me sens faite pour l’employer utilement. C’est la seule carrière qui me soit ouverte, je brûle de m’y élancer. (…) Par ma situation, qui ne doit pas changer de sitôt, je vois que l’étude est ma ressource et mon principal objet. (…)

Et donc, Valérie aurait été pareillement lucide :

« En vérité, je suis bien ennuyée d’être une femme : il me faudrait une autre âme, ou un autre sexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme spartiate ou romaine, ou du moins, homme français. Comme tel, j’eusse choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu’une de ces républiques où l’on peut-être homme et n’obéir qu’aux lois. »

Et prisonnière :

« Mon dépit à l’air bien fou, mais réellement je me sens comme enchaînée dans une classe et une manière d’être qui n’est pas la mienne. Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique qui, transportés dans nos ménageries, sont forcer de renfermer, dans un espace qui les contient à peine, des facultés faites pour se déployer dans un climat fortuné, avec la vigueur d’une nature forte et libre. »

Et seule :

« Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaines. Ô liberté ! Idole des âmes fortes, aliment des vertus, tu n’es pour moi qu’un nom ! A quoi me sert mon enthousiasme pour le bien général, ne pouvant rien pour lui ! »

On voudrait lui répondre : Votre enthousiasme nous sert aujourd’hui, Manon ! Valérie ne saurait vivre sans vous !

A la louche, le Tribunal Révolutionnaire de 1793 exécute une personne sur deux. Le procès de Manon est expéditif : une petite journée, sentence le soir même. Les Parisiennes ne traverseront plus la Place de la Concorde sans penser que là, se tenaient les Bois de Justice, la Faucheuse, la Bascule à Charlot… et de grandes Femmes libres.

Je voudrais encore citer Olympe de Gouge et aussi Condorcet, si chers à Valérie, mais je m’éloignerais trop de ma Rando Gouine du XXIème siècle.

Un kilomètre à pied, ça use, ça use… Et les autres marcheuses ne sont plus que de petits points colorés, à flanc de montagne.

Valérie : On va se faire chambrer.

Sidonie : Tant pis.

Valérie : J’espère qu’il restera de l’eau chaude…

Sidonie : Tu veux accélérer ?

Valérie : Oh non…

Nous poursuivons tranquillement notre exploration des Archives de la Révolution, et arrivons tardivement au gîte, où les autres sont déjà douchées, changées, attablées devant une deuxième tournée d’apéritifs.

– Hou…

Se faire huer après une telle conversation…

En voyant Madame la Commissaire, qui rit de nous, je me dis : Au XVIIIème siècle, elle n’aurait pas pu prétendre à une carrière dans les métiers de l’ordre et des armes. (Ensuite, je ferai mes recherches et découvrirai que le concours de Commissaire a été ouvert aux femmes… En 1977 ! Pardon, ce n’est pas si vieux, c’est plus jeune que moi !)

La douche est tiède. Et nous mangeons comme des ogresses. Quel bonheur, ce séjour, avec autant de lesbiennes ! J’en écrirais des pages et des pages… Je parlerais de leurs dîners, leur connivence, leur plaisir à être réunies. Mais dirais-je jamais assez bien comme elles sont la preuve vivante qu’il est magnifique d’être homosexuelle ? Honnêtement, un spécimen comme ma compagne, à lui seul, suffit à le démontrer. J’évoquerai encore leurs silences, la nuit venue, les yeux tournés vers la voûte céleste. Mais qu’elles sont belles, les gouines, sous les étoiles ! Et quelle allure, Darling, appuyée à la rambarde, noble dame de Warens, femme à l’Etat de Nature, devant tant d’harmonie, le paysage était à vos pieds. Les monts se couchaient, auréolés de rose et je repoussais toujours mes travaux d’écriture, ne voulant rien perdre de la vie qui s’offrait, palpable, chaude, douce, courbatue.

Allons, faites plaisir à Valérie, reprenez un peu de Jean-Jacques, pour la route :

« Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelques tours de promenade sur la terrasse, pour y respirer l’air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin on allait se coucher, content de sa journée et n’en désirant qu’une semblable pour le lendemain.»

Et le lendemain, en avant, marche ! Nous allons poursuivre les sentiers et ce feuilleton pédestre avec un nouveau sujet d’étude, ce sera le doublé : Mesdames Dupont et Dupond.

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* Manon Roland, lettre à Sophie Cannet, 5 février 1776. À lire intégralement ici. 

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Et sinon, pour plus d’érotisme lesbien 😜 direction Amazon !

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