Lettres de Manon Roland à Sophie Cannet

BB1F66C8-DBFB-42C6-AA2A-729578FAE995Puisqu’il en est question dans le feuilleton Rando Gouines (Madame la Professeure) et que ces lettres sont tombées dans domaine public, il n’y a pas de raison de s’en priver. Mais il faut toujours citer ces sources :

Lettres de Madame Roland
Publiées par Claude Perroud, Recteur Honoraire, Avec la collaboration de Marthe Conor
Nouvelle série, 1767-1780
Tome Premier
Paris, Imprimerie Nationale
MDCCGCXIII
Collection de documents inédits sur l’Histoire de France publiés par les soins du ministre de l’Instruction Publique.

J’ai pris la liberté de sauter des lignes entre les paragraphes. Les notes proviennent de l’édition originale.

À Sophie(1). 5 février 1776(2).

Tu as bien raison, je suis trop confiante ; je me le pardonne d’autant moins, que je regarde la faiblesse comme cause de ce défaut. Quant on supporte les événements avec une courageuse tranquillité, on n’éprouve pas si fortement le besoin de partager les impressions qu’ils font sur nous ; d’ailleurs, ayant déjà une amie, un tel appui doit suffire.Je sentais tout cela, et réfléchissant d’avance sur le caractère et l’humeur de ta soeur, je m’étais bien proposé de ne lui rien dire de la dernière démarche(3). Mais lorsqu’elle vint me voir et qu’après avoir passé quelques heures à me parler de ce qui l’intéressait le plus elle-même, elle vint à me questionner sur ce chapitre, mon âme s’ouvrit au charme de la communication réciproque..… mon secret m’est échappé. Ce qu’il y a peut-être de plus plaisant, c’est que je lui confiais jusqu’à la résolution que j’avais faite de ne rien lui dire. Il m’aurait été plus facile (je crois) de lui cacher le tout que de lui céder cette partie. Si elle n’avait pas été déjà instruite, je n’aurais pas eu à résister aux questions que lui faisait faire l’intérêt même qu’elle prenait pour moi à la chose. Au reste, je ne m’inquiète pas des suites, parce [que], quand le mal est sans remède, il faut s’éviter le surplus des peines du regret; mais c’est une leçon pour moi que je tâcherai de mettre à profit dans les circonstances à venir.

Comment peux-tu craindre, ma Sophie, que j’aie soupçonné de jalousie les observations que tu me fis faire à ce sujet ? Te serais-je assez peu connue pour pouvoir me supposer si aveuglée ou si ignorante sur les dispositions de ton cœur ?….. Non, ma chère amie, jamais pareille idée ne s’est présentée à mon esprit ; je te rends plus de justice. Eh ! si je suis trop confiante pour le commun des hommes, serait-ce dans l’amitié la plus intime que je porterais la méfiance ! Je suis encore dans l’âge heureux des erreurs favorables à mes semblables. Hélas ! si jamais l’expérience et les années m’acquièrent le triste droit de les mépriser et de les craindre, je suis bien sûre que ce ne sera pas envers toi qu’elles m’apprendront à être prudente et à dissimuler avec sagesse. Tu n’as rien à appréhender pour les choses qui te regardent, il ne m’est rien échappé de ce que j’en pouvais savoir : l’amitié m’instruit mieux pour toi que la raison ne fait pour moi-même. Qu’elle est constante et qu’elle est douce, cette amitié, ma Sophie ! Elle donne un prix infini à tout ce qu’elle motive ; elle éclaire sur les intérêts de son objet plus rapidement et plus sûrement que ne feraient les plus solides réflexions (c’est l’instinct du sentiment qui distingue infailliblement ce qui est préférable) ; elle est un baume délicieux pour les plaies du cœur ; sa voix charmante porte dans l’âme le calme et la félicité. Malheureux celui qui la méconnaît ! Il ignore ce qui complète les plaisirs et ce qui rend ses peines supportables.

Ta lettre m’a remise dans cette situation où la philosophie m’avait d’abord placée, et dont les inquiétudes m’avaient tirée. Je n’ai jamais eu de regret à la démarche que tu as favorisée, je sentais trop bien jusqu’à quel point elle m’était nécessaire et je voyais clairement qu’elle n’ajoutait rien à la difficulté de former d’autres nœuds ; si je fus triste un instant, c’était l’effet des contrariétés qui me tourmentaient alors : c’était une nouvelle preuve de l’humaine faiblesse ; c’était enfin parce que aimer, être sensible, devoir le taire et le cacher ne peut manquer de troubler parfois le sang-froid le plus philosophique, quand l’on aperçoit encore un avenir aussi pénible que le présent. M. de Maupertuis avait bien raison de regarder la prévision comme une des sources les plus fécondes de nos maux. Le Caraïbe qui pleure, faute d’avoir prévu, en vendant le matin son lit de colon, qu’il en aurait besoin le soir, est moins à plaindre que l’homme réfléchi dont la prévoyance aggrave les maux et empoisonne jusqu’à ses plaisirs.

Je ne crains plus les tentatives du parti dont je t’ai parlé : j’ai vu Sainte- Agathe, et sans lui dire tout à fait mes raisons relativement à mon père, les circonstances m’ont fourni de quoi opposer aux avances qu’il pourrait réitérer. Mais, comme si je ne devais pas rester un jour sans quelque nouveauté de cette espèce, il s’en présente une autre. L’abbé L. G. [Le Grand], que tu as vu ici, et même avec lequel tu dînas, vient de faire quelques propositions pour un de ses parents : il le juge fort convenable par rapport à la façon de penser, sur la connaissance qu’il prétend avoir de la mienne et de celle de son parent. On doit nous faire trouver ensemble quelque jour. J’ai le bonheur dans tout cela que mon papa me fait part de tout ; cela me prévient et me dispose à m’arranger en conséquence des choses et de ma volonté. L’état et la fortune paraissent convenables ; mais ce qui m’en plaît bien davantage, c’est que c’est un homme veuf, quoique jeune, et qu’il a un enfant ; tu sens combien cela favorise et prétexte un refus. Je me trouve, en outre, assez bien avec l’abbé L. G. pour lui parler franchement en particulier, au cas que je sois pressée. Je vois très bien l’importance de ne pas quitter mon père actuellement, et je t’assure que je suis bien résolue à ne pas céder aux sollicitations, telle chose qui arrive. Je serai ferme dans les choses ; et si je gémis sur largueur de la nécessité, si je fléchis sous le faix des disgrâces, ce ne sera jamais que dans le secret et dans le sein de l’amitié pour y puiser de nouvelles forces. J’éprouve combien il est salutaire de s’attendrir avec elle, et je n’aurai jamais honte d’une faiblesse que je montrerai volontairement à ses yeux. Je me souviens de ce que notre ami Young dit à ce sujet, j’aime à m’autoriser de son sentiment : « Méprisez, dit-il, l’homme superbe qui rougit de pleurer. L’homme ne s’avilit point en répandant des larmes ; la raison permet les pleurs à un être malheureux et sensible : elle n’en défend que l’excès.(4) »

Je t’écris, ma bonne amie, dans un instant délicieux (j’entends pour lui-même, car celui où je t’écris devient toujours tel) : Il est 5 heures du soir (lundi 5 février 1776) ; je suis seule dans mon petit cabinet, que la rigueur du froid m’a forcée de déserter pendant quelque temps. J’y reviens avec un nouveau plaisir. C’est l’endroit de la maison où j’ai le plus de particulier ; c’est celui où tu t’es plu quelquefois, c’est le dépositaire de mes pensées ; c’est le lieu enfin où je t’écris toujours, où je m’entretiens avec les morts illustres dont les ouvrages m’instruisent et m’amusent. Tout cela me le rend cher, car on contracte un certain attachement pour les lieux comme pour les personnes.

Je ne suis pas aujourd’hui dans les angoisses qui me serraient le cœur la dernière fois que je t’entretins ; j’ai pris de nouveau mon parti, j’ai réveillé mon courage, et j’ai surmonté les amertumes qui flottaient sur mon âme. C’était un orage auquel la bonace a succédé, je jouis du calme d’un temps pur et serein ; ma santé en est mieux, j’ai un air gai, bien portant ; ma personne et mes discours annoncent l’aisance et la joie de la liberté ; je défie le plus fin de me croire, par mon extérieur, possédée d’une passion telle que l’amour. Aussi je détermine le plus qu’il m’est possible mon activité vers un autre objet ; j’en ai une dose copieuse. Je porte dans l’étude une ardeur que je voudrais bien apprendre à diriger avec fruit, car je me sens faite pour l’employer utilement ; c’est la seule carrière qui me soit ouverte, je brûle de m’y élancer. Je m’aperçois bien que trop de variété dans les études s’oppose au progrès. Jusqu’à présent, je n’ai cherché qu’à me faire des principes et à former mon esprit, c’est-à-dire à lui donner les moyens de juger sainement des choses relatives à la conduite de la vie : je suis fixée sur l’essentiel, et quoique je sache bien qu’en fait de morale on n’est jamais trop éclairé, il me semble pourtant qu’il est temps de me faire une méthode et d’adopter un genre. Par ma situation, qui ne doit pas changer de si tôt, je vois que l’étude est ma ressource et mon principal objet ; je vois de plus que je manque de ce certain ordre qui rend l’étude profitable en faisant un choix de ce à quoi l’on veut principalement s’appliquer. Que gagne-t-on à courir, sans cesse et sans règle, de l’histoire à la métaphysique, de la philosophie aux vers, des belles- lettres à la physique ? On entasse dans sa mémoire une infinité de matériaux qui y demeurent confondus par l’impossibilité de dégager chaque chose de tout ce qui lui est étranger ; on étouffe les idées des choses par celles des faits ; on sait beaucoup, sans savoir rien de clair et de distinct. Je suis lasse de battre les buissons, je voudrais me faire une marche uniforme. J’ai renoncé au titre d’agréable de société ; je me soucie peu de la petite estime que donnent de petits êtres à la petite espèce de mérite qui fait les brillants du jour. Peu m’importe que des sots m’appellent faiseuse d’esprit, ou qu’un pédant attentif aux syllabes, appréciateur du mérite par les mots, me trouve la mâchoire lourde et l’esprit grossier, parce que je n’aurai pas tout Vaugelas dans ma tête ! Je saurai toujours bien faire les frais de l’amusement pour une compagnie qui me plaira ; mais je n’ai pas envie de perdre mon temps à l’acquisition des perfections minutieuses des cercles. Je veux de la retraite et de l’étude solide ; je veux nourrir mon cœur en cultivant mon esprit. J’aurais besoin d’un conseil et d’un guide dans le moment présent ; le Sage m’en aurait bien servi ; pourquoi faut-il qu’il s’éloigne à force de bienveillance ? Il m’avait invitée à l’étude du latin : toutes mes affaires m’en ont dérangée ; avec cela, c’est d’une sécheresse accablante. Je suis pourtant bien tentée ; mais encore toute seule point de secours. En vérité, je suis bien ennuyée d’être femme : il me fallait une autre âme, ou un autre sexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme Spartiate ou romaine(5), ou du moins homme français. Comme tel, j’eusse choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu’une de ces républiques où l’on peut être homme et n’obéir qu’aux lois. Mon dépit a l’air bien fou, mais réellement je me sens comme enchaînée dans une classe et une manière d’être qui n’est pas la mienne. Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique qui, transportés dans nos ménageries, sont forcés de renfermer, dans un espace qui les contient à peine, des facultés faites pour se déployer dans un climat fortuné, avec la vigueur d’une nature forte et libre. Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaînes. ô liberté! idole des âmes fortes, aliment des vertus, tu n’es pour moi qu’un nom ! ….. à quoi me sert mon enthousiasme pour le bien général, ne pouvant rien pour lui ! Ah ! Sophie, juge comme je suis pour l’amitié, puisque c’est chez moi le seul sentiment en liberté. Je m’impose silence sur des choses que tu sens comme moi, et je reviens à ma lettre, si toutes ces pensées confondues peuvent en prendre le nom.
Je ne t’envoie pas l’ouvrage de D. L. B. ; j’en avais parlé à ta sœur, mais si je le lui donne, ce ne sera qu’à l’instant de son départ. Elle pourrait le laisser voir et cela ferait faire des questions. Je n’en ai point parlé à M. Roland. Il me paraît fortement occupé et peu disposé par cette raison à voir un ouvrage qui n’est pas de la première volée.

J’ai été hier chez les bonnes cousines, en revenant du couvent. Voilà trois fois que j’y vais dans un assez long intervalle, et j’arrive toujours l’instant d’après une de tes lettres. J’ai lu celle d’hier, j’y ai vu avec attendrissement ce qui me regardait, exprimé de cette manière qui peint si bien l’amitié.

C’était du comique que de voir hier M. Dessalles, avec son air de loyal chevalier, se plaindre de mes yeux, me tourner le dos pour éviter de les voir, puis bouder de ce que je traitais cela (comme je le crois être) de gentillesses de société et de propos obligeants. C’est un homme qui a fameusement couru dans les champs de Mars et de Vénus, et qui ne paraît pas y avoir épuisé son feu. J’ai vu avec plaisir qu’il avait pour toi cette estime qu’inspire toujours le solide. Ta sœur a une vivacité qui va plutôt chatouiller l’imagination. On te croit un caractère, et l’on ne se trompe pas.

Tu me donnes le plus doux espoir; je l’ai saisi, je l’ai renfermé dans mon cœur, il y fait germer le plaisir. — Quelle joie, ma Sophie! Il me semble que chacun de tes voyages devient plus intéressant que le précédent. Ta sœur m’a dit, au commencement de cette année, qu’elle avait dîné chez Mme Cannet(6) avec celui que ton frère te destinait. Il est, dit-on, doux et modeste comme une jeune fille ; une belle chevelure blonde, une honnêteté touchante ; ce caractère d’une belle âme qui se peint sur la physionomie, le rendant intéressant….. enfin….. quelle folie ! Je ne l’ai pas vu, mon imagination fait la moitié du portrait. — Adieu, je déraisonne, je folichonne : j’aurais voulu causer d’autre chose, mais le papa va rentrer ; je ferai sa partie(7) ; je fais ce que je puis pour l’amuser, et j’en suis dédommagée ; ces sacrifices portent avec eux leur récompense : je jouis de tout le plaisir que je lui donne.

Adieu, ma chère, je suis toute à toi. Je ne puis te dire que les mêmes mots, mais mon cœur y met toujours plus de sentiment

_______

(1) Archives d’Iga ; adresse, timbre et visa, cachet. Vauban, I. 340 344.

(2) La date est dans le corps de la lettre.

(3) La lettre d’aveu envoyée à La Blancherie par l’intermédiaire de Sophie et dont Henriette ne savait rien encore.

(4) Marie Phlipon transcrit ici ou plutôt interprète (car car elle ne cite jamais exactement, j’ai pu le vérifier bien des fois) un passage de la treizième Nuit d’Young.

(5) C’est une parole que M. Roland a plusieurs fois redite : « Plus d’une fois je pleurais dépitée de n’être pas née Spartiate ou Romaine.» (Extrait de mon âme », ms. 6a44, fol. 29. des Papiers Roland). « Combien de fois je pleurais, dépitée de n’être pas née Spartiate ou Romaine.» (à Roland, 21 avril 1779, Lettre d’amour). « Je me dépitais de me trouver Française » (Mémoires, II, 105). Quarante ans auparavant, Rousseau, en présence du pont du Gard, se disait «en soupirant» : « Que ne suis-je né Romain!» (Confessions, 1ère partie, livre VI.) Marie Plilipon, en 1776, n’avait cependant pas lu les Confessions qui ne commencèrent à paraître qu’en 1781. Mais ces sentiments étaient dans l’air.

(6) La femme de l’auditeur à la Chambre des comptes, rue du Jour-Saint-Eustache.

(7) De piquet. Voir Mémoires, t. II, p. 191.

Publicités
Lettres de Manon Roland à Sophie Cannet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s