Mesdames Dupond et Dupont 

Et les gouines montaient, montaient, et Valérie et moi peinions à suivre leur irrésistible ascension vers les cimes…

Ce n’est donc pas lors de la marche que je vais pouvoir me pencher sur mon nouveau sujet d’étude, un spécimen gémellaire : Mesdames Dupond et Dupont. Impossible de les suivre, il faut attendre les repas, les soirées, les matchs de Foot, pour les observer. Elles ont trente ans, ce sont les plus jeunes de la troupe. Et ce sont des sportives, avant tout des randonneuses, des vraies, qui crapahutent dans les montagnes, dans les villes, partout, toutes les vacances, tous les week-ends. Elles regardent les estimations données par les guides de randonnées et divisent le temps de moitié. Ce qui leur laisse le loisir de s’adonner à toutes sortes de jeux de balles, Foot, Basket, Tennis…

Evidemment, elles évoluent dans le groupe de tête, celui qui largue tout le monde en cinq minutes et bénéficie des douches chaudes à l’arrivée, sans pitié. Laure et Lise : la même taille, coiffées à l’identique, habillée par la même ligne de vêtements « outdoor »… J’avoue que je vais mettre un petit moment à les distinguer. Elles doivent l’entendre, la traditionnelle question aux lesbiennes :

– Vous êtes sœurs ?

Laure et Lise sont impeccables. Défilé Automne-Hiver 2017. Même après plusieurs jours de randonnée, leurs vêtements ont l’air fraichement repassés. Nouveaux textiles, nouvelles matières, équipement de pros, jusqu’aux gourdes à tuyaux et aux montres GPS. Je spécule, j’imagine leur appartement tout aussi rigoureusement moderne et organisé.

Alors, laquelle est informaticienne, laquelle est logisticienne… Evidemment à la longue, je les différencie. L’informaticienne, c’est Laure, la marrante, l’énergique, celle qui est toujours prête à jouer au Foot, même après des heures de marche. Et quand Laure a réussi à convaincre Lise de chausser les crampons, elle perturbe son jeu en lui mettant des mains aux fesses, en l’attrapant par l’arrière du short ou carrément par la culotte. J’ai les preuves, j’étais sur la touche à prendre des photos. Parce que moi, en revanche, personne ne peut me convaincre :

– Sido viens jouer !

– Jamais !

– Tu fais gardienne !

– Jamais !

Après une rando, un tel dénivelé ? Mais j’ai mal aux pieds, aux jambes, je suis fatiguée… Si quelqu’un me fonce dessus avec un ballon, je m’écarte, s’il me bouscule, je tombe. Et puis se faire arracher les sous-vêtements, non merci… Je croise le regard de Cat. Quoi que…

La partie reprend sur le carré de prairie. Lise contre-attaque, en pratiquant le pelotage de seins et de tout ce qui, de Laure, passe à sa portée. Entre elles-deux, le Foot dégénère en Rugby, ou en Catch, avec de grands rires. Dupont prend le dessus, non, Dupond est revenu ! Cet élastique ne tiendra pas jusqu’à la mi-temps ! Attention tout de même à ne pas se coincer le kiki ! Duo de clowns entraînant les autres dans la déconnade. Mes photos sont floues, j’ai des mains, des fesses, mais à qui appartiennent-elles ?

Malgré son autorité naturelle, Carole, Madame la Commissaire, peine à rétablir le calme et le bon déroulement du match. Obstruction ! Péno ! (Je ne comprends rien.) A chaque action, Lise et Laure essayent des coups en douce, et rient avant même d’avoir réussi quoi que ce soit. Des chiots, ivres de jeunesse et de jeux. Et c’est bien ainsi, car Lise n’a pas toujours été bien traitée par les femmes. Par une, surtout.

Avant madame Dupont, elle fréquentait Madame Vampire, abusive et violente, qui l’expédia à l’hôpital, qu’elle expédia au tribunal. Cette histoire va surgir lors d’un repas et faire débat : les gouines ont beaucoup à dire sur la maltraitance, qu’elle soit physique ou verbale. J’avoue avoir un peu de mal à me figurer que la violence puisse s’immiscer entre deux femmes au point d’en envoyer une aux Urgences… Cela me paraît extraordinaire, impensable. Et pourtant, appuiera Madame la commissaire : c’est fréquent.
Par expérience, j’ai tendance à étiqueter la violence comme étant masculine. Parce que les individus les plus dominés par elle, que j’ai pu croiser dans ma vie de femme, depuis les petites classes jusqu’à aujourd’hui, les plus à même d’être agressifs et dangereux envers moi, arbitrairement, par plaisir, parce qu’ils le pouvaient physiquement, appartenaient au genre masculin. Je n’ai jamais eu à me méfier des femmes, à Paris, au Caire, à Prague, à Delhi, ni nulle part, et j’ai pas mal voyagé. Des hommes par contre, oui, j’ai dû m’en méfier absolument partout. J’ai été suivie, emmerdée, tripotée, dans les métros parisiens comme dans les ruelles indiennes. J’ai été arrosée de bière et d’insultes, bousculée, parce que j’avais fait l’affront à un inconnu de ne pas répondre à son apostrophe familière, à Sydney. Il prétendait pouvoir m’enseigner des notions de respect à l’aide de ses parties génitales, j’ai détalé avant de prendre ma leçon.

Donc, pour moi, une femme qui serait physiquement violente, s’abaisserait à la bestialité, que j’associe viscéralement à une tare d’homme, de certains hommes, disons, mais qui sont légion à la porter, si l’on en croit le nombre vertigineux d’agressions (sexuelles ou non) qu’ils commettent sur les femmes, en famille et dans l’espace public, partout dans le monde, aujourd’hui et depuis toujours. (Rien que pour se mettre en bouche, on lira l’Etude Nationale sur les Morts Violentes au Sein du Couple, disponible sur le site internet du Secrétariat d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes. Les études des années précédentes sont également disponibles. Comme ça, on peut faire des comparaisons, des moyennes. Allez, à la louche, au début du XXIème siècle (en France, dans le couple hétérosexuel) : un homme tue une femme tous les trois jours.)

Sexe faible, oui vraiment. Sexe occis à la naissance même, à certains endroits de notre belle planète, sacrifié sur l’hôtel du Masculin. Ah, non, une fille, ah non, couic. La dote ou la vie. Féminicide, depuis des siècles, pour un tout petit, aléatoire, et si joli, chromosome X. Supériorité de naissance pour le Y, absolument partout et de tout temps, aussi injustifiée qu’un privilège de caste, Rajput et Intouchable, noble et gueuse.

Je connais pour ma part la violence des femmes, des femmes hétérosexuelles, des femmes hétérosexuelles de ma famille. Les lesbiennes les horrifient vraiment. Je les horrifie vraiment. Honnêtement, je crois qu’elles préfèreraient que les gouines n’existent pas. Du coup, elles ne m’incluent jamais tout à fait ; elles m’oublient, sans même le faire exprès. Jusqu’au décès d’une grand-tante, que j’apprends avec retard, chagrin et colère. Olga est partie, la cérémonie est passée, et ni ma grand-mère, ni ses sœurs, ni ma mère, ni ma sœur, ni une tante, ni une cousine, ni une nièce, n’a pensé que je pouvais être concernée. Que j’étais concernée.

– Ma grande, on t’a, zappée, c’est fou, on t’a, toutes, zappée.

Cette violence-là. Pour dire la vérité, et c’est lié à cette omission collective, Olga n’est pas, dans mes palanquées de grand-tantes, anodine pour moi. Elle est la seule à m’avoir toujours ouvertement encouragée à aimer qui je voulais ; longtemps, on m’en a tenue éloignée. Fêtarde, buveuse, fumeuse, jouisseuse, elle aussi, les hétérosexuelles dominantes auraient préféré qu’elle n’existe pas ! Voilà, elle n’existe plus, sauf pour moi (et pour vous, si vous voulez bien vous figurer une vieille dame drôle et tendre, gay et friendly.) Mais… Et les hommes, me direz-vous, ils ne peuvent pas donc pas prévenir ? Dans ma famille, non, l’information ne passe pas par eux. Il n’y a pas de réseau. Mon père ne me téléphone jamais. Et si je l’appelle, même sur son portable, après s’être assuré que je vais bien, il se débarrasse de moi :

– Attends, je te passe ta mère.

Je me manifeste forcément pour un détail d’organisation qui ne le concerne pas et qu’il n’a pas besoin de connaître. Le quotidien est affaire de femmes. S’il me demande :

– Rappelle plus tard, tu veux ?

C’est que ma mère n’est pas là (et elle, n’a pas de portable). Mon père ira chercher l’un ou l’autre à la gare, ou acheter le pain, de bonne grâce, mais sans jamais avoir pris aucune initiative. Donc il ne s’occupe pas des réunions de famille, qu’elles soient d’ordre festif ou funéraire. Les invitations, les cérémonies, les repas, tout sera géré par les femmes. Et donc, pour la mort d’Olga, c’est le matriarcat que je blâme :

– Mes petites, vous me désespérez, toutes, profondément.

Et je, dédie, à ma, grand-tante, cette, modeste, Rando Gouine.

Mais revenons à Lise et à sa Vampire, à la violence dans le couple lesbien, au passage à l’acte, à l’injure qui s’incarne, aux volées de coups. Comment peut-on en arriver là ? Evidemment, Lise ne se pas fait démolir le portrait du jour au lendemain. Ça vient peu à peu, ça prend, comme une mayonnaise, jusqu’à devenir une habitude, puis un jour ça va trop loin.

Elle ne se souvient pas de la première gifle ? Ce qui m’épate aussi c’est qu’elle endure plus d’un an ce traitement, cet enfer quotidien de domination financière, verbale et physique, sans jamais se confier à personne. Quelle solitude ce doit être, aller travailler quand on est meurtrie, salie, insultée… La journée doit être terrible, dégueulasse. Et rentrer chez soi, en sachant qu’on sera battue, encore…

Pour se dégager de sa tortionnaire, il faudra à Lise un électrochoc, une image forte sous une rangée de néons : se voir sur un brancard, seule, fauchée et salement amochée. Elle réagit, appelle sa famille à la rescousse (elle n’a plus beaucoup d’amis, Madame Vampire a fait le vide autour d’elle), récupère quelques effets personnels et porte plainte. Traques, menaces, intimidations, jusqu’au procès. La fuite de Lise exacerbe la violence de Madame Vampire : Me quitter, comment oses-tu, misérable, moi qui te traites si bien ? Et j’irais en prison pour toi ?

Et elle ira, en effet, purger sa peine. On se demande, sans cette incarcération, jusqu’où Madame Vampire aurait poussé la bestialité. En fait, on ne se le demande pas, on le sait bien, mais on n’ose pas approcher l’idée : l’homicide. Alors vient immédiatement la question de la détention : aura-t-elle été bénéfique ? Une autre éventualité effroyable se dessine : la récidive.
Et un ange passe.

Lise, Lison, Lisette, impeccable et joyeuse, elle est bien mieux avec Madame Dupont, dont les attaques footballistiques à l’élastique expriment seulement sa gentillesse et son attrait pour elle. Mieux vaut un chiot joueur qu’un molosse enragé, la passion « outdoor » que les portes dans la gueule. Elle garde de tout cela une cicatrice sur l’épaule, qu’elle montrera, vilaine blessure de guerre, inscrite là pour ne pas oublier. Humérus fracturé, quand même… Je suis coite. Aurait-elle pu subir, aussi, des violences sexuelles ? Tant qu’on y est…. Mais je ne vais pas poser la question. S’il y avait, en plus, une plaie de cet ordre, je ne voudrais pas être celle qui y remue le couteau de la curiosité.

Et pour continuer dans la poésie, terminer de plomber l’ambiance, les filles se mettront à raconter les coups, les insultes, les crachats, les avanies, les veuleries, toutes ces petites tracasseries auxquelles elles ont dû faire face, comme inhérentes à l’existence des lesbiennes.

– Hé oui, c’est la vie, sale gouine…

Valérie et moi dresserons des listes de noms d’oiseaux qui nous caractérisent, ou nous ont caractérisés ; elle ne peut pas, cette Chevalière de la Manchette (je féminise l’expression) s’empêcher de retourner au XVIIIe siècle. Notre répertoire aura son petit succès et le mérite de chasser les idées noires. De la bonne humeur, bande de broute-minous, ouvrières du bâtiment ! Tas d’inverties ! Grosses gousses ! Se réapproprier les insultes fait un bien fou… N’est-ce pas, gougnote ? On pourra aussi en inventer, et certaines convives vont se montrer très imaginatives : barattes à moules !

Il faut bien rire un peu. Et puisque je fais désormais parfaitement la distinction entre mesdames Dupont et Dupond, il est temps de passer à mon nouveau sujet d’étude. Alors… Ce sera un spécimen célibataire, grand consommateur de plaisirs. Bientôt quarante ans et une collection indécente de conquêtes, éternellement entre deux amantes et un plan cul, celle qui ne pourra pas terminer cette randonnée sans avoir couché avec quelqu’une, j’ai nommée Marina, Madame la Tombeuse.

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Et sinon, pour plus d’érotisme lesbien 😜 direction Amazon !

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