Madame la Tombeuse

Marina n’est pas, comme Laure ou Lise, une randonneuse forcenée. Elle est venue à la montagne pour le fun, pour être avec des gouines, pour en rencontrer. Spécimen quadragénaire, toujours élégant, plus ou moins androgyne, très joli, qui emporte tout : les filles en sont folles. Les filles de quarante, de trente, de vingt ans, en sont folles. Mettez-la dans n’importe quelle assemblée de gouines, son prénom est rapidement sur toutes les bouches.

« Marina, Marina, Marina, ti voglio al piu presto sposar… »

Et son succès ne se cantonne pas aux seules lesbiennes. Quelques femmes hétérosexuelles pourront également fredonner ce petit air. J’en ai croisé une, personnellement, qui la qualifiait, tout de même, de : « superbe exception à la règle».

Marina est une collègue de Cat, qui est devenue une amie. Elles s’entendent comme larrons en foire, au travail comme dans la vie. Naturellement gaies, sociables, généreuses et enclines à faire la fête, elles se sont trouvées, et en trouvent d’autres, pour passer de folles soirées dans les gites de montagne, par exemple.

Marina me considère également comme une amie, mais je dirais, différemment, plus pudiquement. Nous nous aimons sincèrement ; nous nous sommes apprivoisées. Avec l’aide de Cat.

Cat : She’s nice to you, elle veut être ton amie, tu la repousses.

Sido : Je ne sais pas quoi lui dire.

Cat :  You’re afraid of her, in a way…

Sido : No, she’s making me uncomfortable. Je ne sais jamais si elle est vraie ou pas.

Cat : Elle veut être vraie avec toi ! And she is ! Look, don’t worry, tu es dans la case : friend, sister, don’t touch.

Être proche d’une telle célébrité n’a pas toujours été évident. Disons que Marina a pu faire des ravages, qui ont pu nous valoir quelques désagréments. Il y a eu surtout cette amoureuse éconduite, qui l’a suivie partout et jusqu’à notre porte, où elle a fait une colère cubique (et il faut le dire, justifiée) sous nos yeux et ceux de nos voisins. Comment, du tapage, du scandale ? Je n’aime pas beaucoup cela. Je l’ai dit.

Mais en général, Marina se tient éloignée des ennuis et nous épargne les effets pervers de sa vie sexuelo-amoureuse. Bon… II a pu arriver qu’elle oublie la date de notre retour de vacances et, ayant vécu chez nous quelques temps, nous la retrouvions, avec non pas une, mesdames et messieurs, mais deux, nénettes au plumard.

Cat : Marina ?

Marina : Mmm.

Cat : Tu dors ?

Marina : Mmm.

Cat : Marina ?

Marina : Mmm…

Cat : Tu fais quoi ? Il est midi…

Et trois têtes qui surgissent de la couette ! Et qui s’écrient d’une seule voix :

– Midi !

Les Trois Grâces ensommeillées ! Marina et deux jeunes filles, qui furent immédiatement embarrassées.

Cat : Marina tu vas bien, ça s’est bien passé ?

(Et poursuivant pour moi, plus bas, mais pas trop) :

Cat : They’re quite young… What do you think ? Eigtheen, nineteen ?

Sido : I don’t know…

Cat : Quel âge avez-vous ?

Première Grâce : Vingt ans.

Seconde Grâce : Vingt-et-un.

Cat : Tant que ça ? They are probably lying…

Marina voulait ne pas sourire… Les deux filles rougissaient.

Cat : Il n’y a que vous trois ici ?

Marina : Oui, ça va…

Cat : Cette chambre d’amis est incroyable Sido, amazing, look : put one lesbian inside for fifteen days… And when you come back, tu as deux lesbiennes en plus ! By magic !

Marina : Ok, ça va…

Cat : Two baby lesbians !

Sido : Allez, laissons-les s’habiller.

Cat : We’ve got a magic room !

J’entraîne Cat qui continue dans le couloir :

Cat : Should we adopt them ? Do they need milk or something ?

Les jeunes filles ont décampé et nous avons ri un peu.

Cat : Tst tst tst… Marina…Virgins now ?

Marina nous porte une affection sans faille et ne rate jamais une occasion de nous prouver son amitié. Pour Cat, ma fille et moi, c’est la famille, c’est notre fée, et je ne crois pas que nous pourrons jamais lui rendre les largesses qu’elle nous prodigue. Quant à nous, nous représentons, il me semble, à ses yeux, un havre de paix, un foyer ami et stable, sur lequel elle peut réellement toujours compter.

Pour ce qui est de sa vie intime, elle est bien plus proche de Cat que de moi. Et, si elle a un souci, c’est toujours vers Cat qu’elle se tournera en premier lieu. Marina parviendra à me parler, mais seulement à demi-mots et par sous-entendus, difficilement, avec des soupirs, comme si elle craignait mes jugements ou ma désapprobation

– Cat t’expliquera.

Marina me protège, aussi, de ses histoires et de son intimité. Pour être honnête, je préfère ne pas tout savoir, et n’ai pas toujours été ravie d’assister à la valse de ses petites amies. C’est vrai, quoi, on s’attache aux gens… Il y a quelques filles qu’elle a amenées chez nous, avec lesquelles nous avons passé des moments très agréables, que j’aurais volontiers continué à fréquenter, que j’ai vu s’éloigner à regret. Et il m’a été difficile, ensuite, de me lier avec celles qui les suivaient, les sachant immanquablement, elles aussi, vouées à disparaître. J’avais moins envie de les connaître, et ne me sentais pas, en leur compagnie, aussi légère, gaie et détendue que je l’aurais voulu.

– Vous êtes d’où ?

– D’internet.

J’ai appris à me tenir à bonne distance des conquêtes de Marina, elle a appris à ne pas me les coller systématiquement sous les nez. La magic room, c’était drôle, mais je refuse de participer, de près ou de loin, à la ferveur homosexuelle de ces dames. Je préfère que les plans culs ne passent pas la porte d’entrée. (Si vous me trouvez coincée, je réponds que j’ai un enfant et que les enfants, ça voit tout, ça entend tout, ça ressent tout, et que, ce qu’on appelle l’Innocence, est à préserver chez eux, il me semble, le plus longtemps qu’on le peut. J’ajoute que si ma fille avait été présente le jour de la magic room, je n’aurais pas ri, pas du tout.) Et oui, quand je suis invitée chez Marina, j’apprécie que les convives ne soient pas de parfaites inconnues.

– Vous êtes d’où ?

– De l’After d’hier.

Mais, à la montagne, il n’y a pas de règles… Enfin si, tout de même : Marina ne s’approchera jamais des couples (sauf s’ils le lui demandaient…). Ce veto exclu donc six randonneuses, classées sans suite dans la case « don’t touch » : Carole et Valérie, Laure et Lise, et, évidemment, Cat et moi. Ah ah ! Mais il y a toutes les autres ! Non, moins deux, qui sont également des amies proches et qui ne sont pas intéressées, puisque occupées à courtiser, pour l’une, une hétérosexuelle, pour l’autre, une homosexuelle déjà en couple. Case : « Fragiles, tourmentées, keep out. » Marina préfèrera les filles légères, disponibles, et comme il s’en présente toujours, pourquoi se compliquer l’existence ?

– Vous êtes d’où ?

– D’ici et maintenant.

Reste donc, pour Madame la Tombeuse, sur cette montagne, neuf conquêtes potentielles, les copines de Carole et Valérie, toutes entre trente-cinq et quarante-cinq ans, bonne fourchette, belle brochette, faites votre choix mesdames et mesdames ! Dégradé de couleurs, allures et genres variés… Il faudrait être difficile… Attention aux Keep Out, attention aux cœurs d’artichauts, nous cherchons un spécimen libre de suite et pas compliqué. Si possible joyeux et sensuel, c’est encore mieux. Joli ? Parfait ! Trente-sept ans ? Excellent ! Prof de maths ? Vendu ! Qu’est-ce qu’elles vont se raconter ? Aucune espèce d’importance ! Rien ! Tout ! On s’en fiche ! Ne commence pas à compliquer, Sidonie, la Rando Gouine ! Et si ce spécimen-ci ne convenait pas, ou ne suffisait pas, qu’à cela ne tienne, nous avons : 9-1=8, huit spécimens de rab, pour tenter de satisfaire aux exigences de Marina ! Mesdames et mesdames en ont le tournis ? C’est vertigineux, c’est absolument à chaque fois, avec Marina, Marina, Marina, elle ne va même pas déployer une énergie folle, même pas le faire vraiment exprès, elle aura du succès le premier soir, se fera mettre le grappin dessus par la matheuse, bingo, juste le temps de la randonnée. Et ensuite, le plus naturellement du monde, chacune repartira de son côté. Cela ne vous paraît pas étonnant ? Moi, si… Magic room, magic mountains.

Premier soir donc, mangeons un peu, faisons connaissance, tour de table, sourire ravageur et du velours dans les yeux, Marina ? Elle n’est plus là… La matheuse est jolie, grande, peau lisse et noire, formes généreuses… Mais l’avocate l’est aussi, plus petite, teint olive, la Méditerranée… Et la blondinette restauratrice, ne serait-elle pas également en lice ? Allons, un tour sur le lac, une promenade digestive, un bol d’air, pour se décider ? La nuit porte conseil. Il faut trouver l’Etoile du Berger, pour s’orienter, c’est Vénus.

Avant la fin de notre tour du lac, la matheuse, Cynthia, a passé une main dans le dos de Marina, qui a récupéré cette main et l’a gardé un instant dans la sienne. Et voilà… Début de la danse de la séduction. Marina regarde Cynthia, le haut, le bas, puis lui glisse quelque chose à l’oreille, un compliment peut-être, un appétit, une promesse. Cynthia recule, revient, rit, murmure à son tour quelque chose à l’oreille de Marina.

Cat : I think… They should understand each other quite well… Quite quickly.

A un moment, Marina se tourne vers nous, écarquille les yeux et se mord la lèvre : « C’est trop tard les filles, je ne vais pas pouvoir m’en empêcher, je ne vais rater ça, non mais est-ce que vous avez bien regardé cette merveille ? Honnêtement, là, ce n’est pas de ma faute. C’est elle qui a commencé ! »

Cat : Tst tst tst…

Sur la terrasse du gite, il y a tout le confort, des bancs, des transats, des coussins, des petits coins pour s’isoler. Il est bon de s’y laisser aller. Marina et Cynthia vont discuter tard dans la nuit, se plaire, flirter, tomber d’accord sur le fait qu’il leur est impossible de ne pas coucher immédiatement ensemble, et vont aller réveiller la pauvre avocate, la tirer de son sommeil, la caser dans une autre chambre, pour avoir la paix.

Marina, c’est mon ado, souvent :

– Tu exagères, ça ne se fait pas !

J’essaie de l’éduquer.

– Vous vous êtes excusées au moins ?

Il y a du boulot.

Je dois bien dire aussi cette chose qui m’étonne : Marina s’accorde avec toutes les femmes qu’elle fréquente. Jamais je ne pense : « Non, avec celle-ci, ça ne colle pas du tout. » Avec Cynthia, elles vont me faire l’effet d’un très joli couple. Et je vais trouver dommage, moi, que ce soit pour de faux… Elles vont marcher et rire ensemble toute la journée, seront attentionnées l’une envers l’autre, et dynamiques pour le groupe, surtout le soir, pour la déconnade. Avec Cat et Carole, ça va donner… Les femmes, quand elles commencent à être copines, complices, c’est drôlement joli à voir. Ces quatre-là faisant la vaisselle, hilares, étaient d’une beauté, mes aïeux…

Parfois, j’ai l’impression d’écrire alors que les autres vivent… Leur légèreté m’apparait, me frappe et je décroche, loin d’elles toutes, renvoyée à ma gravité de toujours, de longtemps, mes yeux de miro perdus dans le vague. Souvent, c’est Cat qui vient, avec un sourire, un hochement de tête, une étreinte chaude et tranquille :

– Where are you, babe ?

Ou bien c’est Marina, avec énergie :

– Sido, oh, tu planes ? Viens-là, mon oiseau !

Elle m’enlace soudain, et me garde, et je me laisse aller, et je me sens cet enfant perdu qu’on a retrouvé. Je pense que j’ai un peu un rapport mère-fille avec Marina… Qui s’inverse de temps à autre. Personne ne me récupère mieux qu’elle d’un déjeuner avec le père de ma gamine.

– Ho la la la la la la mon chouchou… Il t’a dit quoi ?

Et je mesure à quel point j’ai besoin d’elle, de Cat of course, et d’elles toutes… Ok, je suis là, mes très chères, j’écrirai plus tard dans ma tête, demain, quand on reprendra la randonnée. J’observerai parmi vous mon nouveau sujet d’étude : suivante !

Je vais me pencher sur la blondinette restauratrice, notre pro en cuisine, Nana, une fille qui, elle aussi, va faire une belle rencontre. Ah, mais il s’en passe des choses dans ces montagnes ! Non, là, je vous arrête tout de suite, ce ne sera pas du tout du genre de Marina et Cynthia. Il ne faudrait pas prendre les Alpes pour un baisodrome à gouines, tout de même ! Ce sera lent et réfléchi, mesuré, discret, passera presque inaperçu, et n’aura certainement pas de dénouement sexué au bout de dix jours de randonnée. Nana cherche l’Amour. Elle fait bien de s’approcher de Romane, notre amie entichée d’une hétérosexuelle indécrottable. Nana, s’il te plait, prouve-lui qu’elle mérite une femme accessible ! Depuis le temps qu’on le lui dit ! Parle-lui, séduis-la : lesbienne, parce que je le vaux bien !

Marina, Cat et moi, allons vivement pousser Romane à répondre à l’intérêt de la petite cuisto : « Vas-y, mais vas-y donc, empotée !  » Ce sera le prochain épisode de ce trépidant feuilleton pédestre, vous lirez : Madame la Cheffe.

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Et sinon, pour plus d’érotisme lesbien 😜 direction Amazon !

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