Madame la Gestionnaire

img_0464Randonneuse Bénédicte au rapport ! Qu’est-ce que j’apprends ? Vous nourrissez des pensées coupables envers une femme d’ores et déjà en couple ? Vous, une professionnelle du recrutement, vous trompez de candidate, chassez une tête qui n’est pas disponible sur le marché ? La fille a hésité, aïe…

Voici notre nouveau sujet d’étude lesbien, breton, blond vénitien, flamboyant, directrice des Ressources Humaines, qu’on pourrait aussi appeler : Madame les Bons Tuyaux. Bénédicte a toujours le plan, la personne qu’il faut, le coiffeur, la baby-sitter, les déménageurs, le restau sympa, les gites pour les Randos Gouines… Il n’y a qu’à lui demander :

– Béné tu connais quelqu’un qui vend un parking ?

N’importe quoi, elle vous le trouve. Elle va vous « démerder », comme elle dit. Son carnet d’adresse est monstrueux et sa faculté à entretenir ses relations impressionnante, énigmatique, même, de mon point de vue. Animal social, spécimen amène, aimée partout… Se promener avec Bénédicte dans son quartier permet de mesurer à quel point elle est connue de tout le monde. Hommes, femmes et enfants l’arrêtent sur les trottoirs, la fêtent et lui claquent des bises.

Bénédicte n’a pas la réserve de Nana ou de Romane. Mais elle est loin d’être une tombeuse comme Marina. Elle va vers les autres randonneuses spontanément et se fait adopter par tous les petits groupes qu’elle pénètre. Elle aura très facilement de nouvelles copines. Est-ce parce qu’elle est issue d’une famille nombreuse, d’une fratrie de quatorze qui se serrait les coudes et où chaque individu trouvait naturellement sa place ? Catholiques sans capote, scouts toujours, lycées militaires, institutions religieuses, messes tous les dimanches. « Every sperm is magic, every sperm is good. » Malgré leur solidarité, leur unité, tous n’ont pas bien vécu l’homosexualité de Bénédicte. Il y a eu des scissions, des manières différentes de prendre la chose. De : « ce n’est rien, c’est notre sœur » à « elle n’est plus rien, ce n’est plus la famille » en passant par « amenons-la à confesse ». Les années passent, certains ont campé sur leur position, surtout les aînés. Les dernières générations se sont avérées beaucoup moins croyantes et rigides, aussi dans l’ensemble, Bénédicte a de bonnes relations avec sa famille.

Son père et sa mère ont beaucoup prié pour elle mais rien n’y a fait, les différents placements en pension furent inefficaces, toujours lesbiens. L’homosexualité était là et il leur a fallu prendre le problème autrement : c’est que Dieu l’avait voulu. Croix à porter. Mais en silence. Le papa est mort aujourd’hui, il n’a jamais eu aucune conversation relevant de l’intime avec ses enfants, alors surtout pas avec Bénédicte. Et la mère parle à mots couverts, entretenant sciemment la chape de plomb. Faisons plutôt comme si ce penchant contre-nature n’existait pas. Faisons de notre Bénédicte juste… Une vieille-fille. Oublions cette partie de la création. Si Dieu y est pour quelque chose, il n’a certainement pas envie qu’on lui rappelle ses erreurs.

J’ai rencontré la maman de Bénédicte, petite femme sèche et tonique, aux yeux bleu perçants, chez elle, l’été dernier. J’étais venue par un bus avec ma fille, de Normandie, pour rejoindre Béné qui devait nous conduire, en voiture, à Bordeaux, pour retrouver Romane et Marina, et descendre ensuite jusqu’au Pays Basque où Cat et des copines anglaises et irlandaises nous attendaient avec un mini bus, pour prendre la route de l’Espagne. Playa Gouines, c’est un autre feuilleton. Béné était absente évidemment quand je suis arrivée, elle est TOUJOURS en retard, en vadrouille, quand on a rendez-vous. Grosse maison bretonne, basse, grise, crucifix dans toutes les pièces, armoires des grands-mères, salon sans canapé, sans confort, portrait du défunt père trônant dans un cadre incliné, immense et quasiment menaçant. Je la revois, la petite maman qui avait porté autant d’enfants (et en avait perdu quelques-uns) elle m’accueille, me sert un café, me sourit gentiment… Et me demande mes origines.

Je suis née à Chatenay-Malabry. Mon arbre généalogique ne s’encre pas sur des dizaines de générations au même endroit d’Armorique. Au-delà de mes grands-parents, il y a déjà des carences, des doutes, on ne sait pas bien d’où venaient les gens. Ils nous ont laissé peu de traces. Il y a un Montmartrois dans le lot, un Poulbot. Une normande, de Valognes. Les autres arrivaient de l’Est, Bohème, Hongrie, peut-être, avec des noms à coucher dehors, orthographiés plus ou moins habilement par les différentes administrations françaises. Les siècles passent et les vagues de réfugiés se succèdent… A croire que rien ne change ici-bas. La haine, les guerres, les exodes, l’indifférence générale… Ainsi soit-il. C’est universel, quand les gens n’ont plus rien, que leur vie, alors ils se mettent à marcher. Ils peuvent faire des milliers de kilomètres, parce que la planète est toute, toute, petite. Et partout, ils cherchent des frères, se disant qu’un Breton, un Hongrois, un Catalan, un Syrien, c’est kif-kif.

La mère de Bénédicte me regardait comme une curiosité. Elle a, il faut le dire, rarement l’occasion de rencontrer des homosexuelles, ou des athées, ou des non-bretonnes, ou des non-électrices de la Droite catholique.

– Quand je pense que vous allez sans baptême…

Moi, je la trouvais culottée, mais n’osais pas toujours lui renvoyer ses remarques.

(Si on me baptisait aujourd’hui, je serais plus pure que vous, aux yeux de l’Eglise…)

Et je brûlais de lui dire qu’à sa place, bien des siècles plus tôt, une femme priait un Dieu qui a disparu, avec la même ferveur qu’elle aujourd’hui son Jésus. D’ailleurs, pour les Celtes, le principe créateur était féminin, donc ce Dieu disparu était plutôt une Déesse disparue, Dana, et, d’ailleurs aussi, on la retrouve sous des formes différentes, Dôn ou Danu, au Pays de Galle, en Irlande et en Inde, parce que le brassage des peuples Indo-Européens a laissé des traces dans les esprits et aussi dans les langues, témoignages des éternels échanges entre les Humains. Et, donc, les Dieux meurent, Madame, ils ont une existence qu’on peut dater. Idem pour leur progéniture. Il y a avant JC et il y aura après JC. Les prières pour Dana, Brigit ou Epona étaient sincères et prisent très au sérieux, autant que vos Avé Maria… Les Dieux obéissent à la finitude, comme les humains. Personnellement, je trouve cela très rassurant. Ma Déesse préférée est grecque, Athéna, fille de Zeus lui-même, née de la tête de son père. Géniale. Quoi ? Est-ce plus étonnant qu’une vierge accouchant d’un enfant ? Oui, c’est invraisemblable, c’est impossible, et pourtant, Athéna, elle aussi, déplaçait les foules. (Et si les Dieux survivent, admettons, Dana est devenue Sainte Anne, Patronne de la Bretagne et, passant ainsi de Divinité à Sainte, on se demande si elle a gagné au change.) Plus facile à se représenter, peut-être, puisque nos contemporains : les hindous.

Ils ont énormément de divinités, environ trois cent millions. Ce sont les champions, historiquement, planétairement, de la création divine. Ils honorent, en autres, une femme à plusieurs bras, un adolescent à la peau bleu, un singe orange, un gros bébé à tête d’éléphant, et là-bas, en Inde et alentours, ces figures ne surprennent personne.

– Et votre fille, vous y pensez, vous ne lui laisserez rien ?

– Comment ça, rien ?

Ma fille a découvert la mythologie grecque avec une institutrice de maternelle, depuis le sujet l’intéresse et je ne dis rien mais cela me fait plaisir et je nourris sa curiosité avec quelques livres. Je réalise aussi à quel point pouvoir répondre à ses questions m’est agréable ; je n’aurai pas donc pas lu en vain. « Mais Maman, pourquoi Thésée abandonne Ariane sur l’île ? » Je ne peux malheureusement pas répondre à tout… Ma fille s’est aussi renseignée sur les Huns depuis qu’elle a vu Mulan, leurs guerriers lui font très peur.

– Aucune culture religieuse ?

– Pour quoi faire ? Je lui mentirais en lui enseignant des notions et des préceptes passéistes auxquels je ne crois pas ?

Ma petite sera imprégnée de judéo-musulmano-christiannime, puisque elle de son temps… Et moi je lui transmets l’athéisme et un peu de mythologie grecque, c’est honnête…

– Pourquoi alors avez-vous des connaissances religieuses ? Pourquoi lire les Evangiles et l’Ancien Testament, ou le Coran ? C’est bien que vous cherchez quelque chose…

– Je m’intéresse à l’Histoire, les religions en font partie.

– Elles font partie de la vie. Si vous ne répondez d’aucun Dieu, vous devrez tout de même répondre de votre conduite à votre enfant.

Ma fille, sentant que le climat n’était pas à la plaisanterie, demeurait une main dans la mienne, sans piper mot, levant de temps à autre le visage vers moi pour me jeter des regards emprunts d’inquiétude. Je lui souriais et pressais ses petits doigts, « oui, c’est hostile, mais tout va bien ». Je comprenais pourquoi Béné s’était autant heurté à sa mère. Ses enfants la surnomment Le Tribunal. « Je vais au Tribunal », « Il faut que je passe au Tribunal. »

– Ma conduite ? Je suis quelqu’un d’honnête, mon casier judiciaire est vierge, j’essaie de ne nuire à personne. Mais vous vouliez sans doute parler de ma sexualité ?

– Non merci, je ne veux pas en parler !

– Mais vous l’évoquiez.

– Votre fille vous posera des questions.

– Vos enfants vous en ont posé ?

Bénédicte a fini par arriver et me délivrer de l’interrogatoire en règle de sa mère, et de ce face à face qui menaçait tourner vinaigre.

Béné : T’as vu comme je reviens de loin ?

Sido : Ah oui, là…

Béné : Que Dieu te garde, mécréante !

Sido : Tais-toi, cul béni.

C’est pour cela que Bénédicte et moi, bien que venant de milieux très différents, mais tous deux fermés à l’homosexualité (à tout prendre, je préfère le mien, parce qu’au moins, il n’y avait pas qu’un seul livre), sommes assez béates face aux parents de Cat ou de Romane, par exemple, qui vont jusqu’à militer dans des associations de gays et de lesbiennes. On se regarde avec Béné, presque gênées… Pour un peu, on trouverait cela déplacé. Parce qu’on n’y est pas habituées. Ils vont à la Gay Pride… Ils sont top… Les cons…

Première rencontre avec la mère de Cat (Elle s’appelle Maggie) :

Maggie: My daughter, she had always loved brunettes…

Moi : … Oh…

Maggie: Look at you… Yes ! You’re definitively her type !

Moi : … Ah…

Et plus tard :

Maggie : No, but… I know ! Cathleen, Darling, doesn’t Sido looks like Mailsi ?

Cat : Nooo…

Sido : Who’s Mailsi ?

Maggie : Yes she does !

Cat : Nooo…

Maggie : Mailsi was this rag doll Cat always slept with.

C’était une poupée de chiffon aux cheveux bruns, à laquelle Cat avait ajouté, au feutre, une paire de lunettes.

Maggie : Let me show you some pictures.

Cat : Nooo, please, Mum..

Sido : Mailsi ?

Et encore plus tard, entre Cat et moi :

Sido : But… Mailsi, Maisel, my family name… And the glasses…

Cat : I know.

Sido : That’s creepy.

Cat : I know.

Sido : Why didn’t you talk to me about this ?

Cat : Because I knew that you will freack out…

Sido : … Who are you ?

Cat : La femme de ta vie.

Sido : Qu’est-ce que tu faisais à cette poupée ?!

Cat : Same things I do to you…

Sido : No way…

Cat : I was just a little girl, with a doll… Didn’t you had a doll ?

Sido : Yes, of course, but I was sleeping with a panda !

J’ai horreur de ça, quand la vie fait des trucs comme ça, quand il y a des signaux qui ne s’interprètent pas bien rationnellement. Quand un musicien, à l’autre bout du monde, connait une seule chanson française et que c’est précisément la chanson insoutenable pour vous, à vous étouffer… Ou des trucs louches, comme : on entre dans une maison, Cat, Romane, Marina, Bénédicte et moi, on visite, on traîne dans les pièces, qui sont encore meublées. Dans le salon, Cat dit : « Je ne la sens pas, cette maison… » et derrière nous, un immense cadre tombe du mur, s’explosant en mille morceaux. La propriétaire déboule de la cuisine, persuadée que nous avons touché à quelque chose, mais aucune de nous n’est encore allée par là… La dame nous assure que le truc est accroché depuis quinze ans, qu’il n’a jamais bougé. Béné stresse immédiatement et nous enjoint à quitter les lieux. Moi je veux croire qu’une vibration a fait tomber le tableau, que l’encadrement de bois a cédé sous le poids des années ou l’action de termites… Mais je pars quand même, en espérant ne pas me tromper en général, à me fier toujours à la rigoureuse logique, la preuve matérielle, l’explication scientifique…

Béné : Tu ne peux pas tout rationaliser ! Tu peux ne pas croire en Dieu, et pourtant, accepter…

Sido : Tais-toi, sorcière.

Je ne suis pas comme Bénédicte, persuadée que des forces obscures existent et gouvernent l’invisible. Je ne crois pas plus aux esprits qu’à Lazare ressuscité ou à Moïse écartant les eaux de la Mer Rouge. Des mauvaises ondes ? Bénédicte s’est libérée du carcan religieux mais se laisse séduire par des théories qui me dérangent un peu. Spiritisme ? Les maisons hantées, les tables qui tournent, les dames blanches, les revenants ? Nan… Restons sérieux. Enfin, si quelqu’un communique avec l’au-delà, j’aimerais assez qu’il me présente mes aïeux, celle qui devait parler le français avant d’arriver sur le territoire et qui nous laisse quelques livres anciens, celui qui est venu sans rien, sans connaître sa date de naissance et qui a probablement traversé l’Europe plusieurs fois, pour revenir faire des enfants et se suicider à Paris…

Béné : Chez moi ils étaient tous Bretons, du même coin… J’ai un suicidé aussi, mon grand-père. Il buvait, il battait sa femme et ses gosses, alors, il n’a pas trop manqué.

Béné et moi sommes très proches parce que nous avons la même expérience : l’exclusion par des êtres chers, la mise au ban de la famille, la lettre de cachet. Ce qui est d’une violence rare. Nous y avons survécu différemment. Pour donner un exemple : pendant ma scolarité, j’ai vécu l’internat comme une punition, alors que Bénédicte l’a vécu comme une libération. Elle s’est entourée, a multiplié les amitiés, les réseaux, les associations, les expériences sexuelles. Je me suis isolée, emmurée.

Béné : C’était toi, la nonne.

Sido : Tais-toi, consanguine.

On m’a éloigné d’une femme, cela m’a fait souffrir, personne n’a mesuré quels dégâts irréversibles… Je suis devenue asthmatique, pour commencer. Je l’aimais tant, et si noblement, alors que tout le monde s’acharnait à nous salir. Il fallait nous séparer. C’est tombé comme un arrêt de mort : Internat. Plus aucun lien avec l’extérieur, emploi du temps au cordeau, activités ultra contrôlées, liberté réduite à néant, zonzon. Je parlais de ma « cellule » à l’époque, et objectivement ce n’était pas très loin. J’étais seule dans une mansarde à cause de mes crises d’asthme, j’avais un œil de bœuf, un lit trop étroit et quelques étagères. On n’a pas besoin de grand-chose quand on est malheureuse, le dénuement est même plutôt un allié. Le dépouillement du désespoir. Tout est vide. Installation spartiate spatiale et mentale. Faisons le point, on m’a tout pris, je n’ai plus rien, je n’ai plus besoin de rien, je ne désire plus rien. Ba… Boum… Mon corps s’éclipse, mon cœur bat au ralenti. Ba… Boum… Je suis maigre, ils ont fait de moi un pur esprit. J’ai toujours froid. Asthme et épuisement, premiers problèmes de tension, menaces anorexiques, allergiques, pressions multiples, dépressions multiples, vieille poussière, vieux moutons, vieux bouquins, vieux singes, cantine, cohue, brouhaha, chariots, acouphènes, néons, café tiède, pain rassis. Scuicide ? Ba…Boum… L’homosexualité me tue. Pas la mienne. La leur. Celle qui est en eux, avec horreur, dégoût, lamentations, aveuglement parce que l’Amour crève les yeux ! Ventoline, Ventoline, ma bonne amie.

Etait-ce l’amaigrissement ou le chagrin, je crois avoir parfois approché des états d’inconscience. Est-ce possible ? Bénédicte parlerait de méditation ou d’hypnose. Ah, qu’ils sont vilains mes quinze ans alors qu’ils auraient dû être si beaux ! Maintenant, cette histoire est teintée de gris, je ne peux pas l’empêcher. Même les bons moments me reviennent sur fond d’une sonate bien trop triste pour illustrer le grand amour que cela a été. Oui… Tout cela me désespèrera toujours.

Bénédicte et moi avons développé à l’adolescence la même défiance envers les adultes, leur jugement, leur autorité. Sommes-nous devenues libres ? Nous fumes décadentes et excessives, chacune dans notre genre. La prise abusive d’alcool et de drogues est une forme de suicide, n’est-ce pas Bénédicte, n’est-ce pas Sidonie ?

Bénédicte, il m’est arrivé de déconner avec elle… On parlait, on parlait, on buvait sans s’en rendre compte, jusqu’au petit jour… On en avait autant à déballer sur nos pères, nos mères, et ce qu’ils nous avaient infligé. Ils ont questionné l’homosexualité en nous, mais aussi tout le reste. On mentait donc depuis le début ? Nous étions louches, avec du recul. Il devait y avoir une faille, dès le départ…

Bénédicte aimait les leçons de voile, où elle a rencontré son premier amour, où est apparue sa première étincelle homosexuelle. Hé bien elle fut tout à coup privée de voile, de sortie, de vélo, d’air marin, d’argent de poche. Nos parents ne nous connaissaient plus, ils nous ont niées, reniées, ont fait de nous des étrangères. Nous étions nées et il nous fallait non pas mourir, petites imbéciles, mais dé-naître, se couper d’eux, les proscrire comme parents, grandir sans, accepter le gouffre qui les tient aujourd’hui en respect. Ils vieillissent, ils s’adoucissent, mais l’abîme est bien là. Ils l’ont creusé, maintenant ils le mesurent, le visitent, le déplorent, sans pour autant se résoudre à manifester le moindre intérêt pour la part homosexuelle de nos vies.

Béné : A notre santé, et qu’ils aillent se faire voir !

Sido : Chez les grecs !

A l’occasion d’une fête importante, les amis nous demandent ingénument : « Et tes parents viendront ? » Pour Bénédicte et moi, ce n’est même pas envisageable, c’est toujours « non ». La question ne se pose pas, plus, elle est restée au fond du gouffre. Pourquoi n’êtes-vous pas là ?

Je me suis vue aussi pliée en deux de rire, quand Bénédicte se lançait dans des imitations de sa mère.

Béné : Béné-diiiiicte ? As-tu chonjé à prier la Viergeuh Mârie ?

Le Tribunal mettait de l’eau bénite sur ses cols de chemises, pour la protéger des idées gouines… Il vaut mieux en rire. Pour être tranquille, Bénédicte racontait au curé des histoires de garçons. Elle sortait du confessionnal avec des prières à marmonner et pouvait s’adonner sans culpabilité à ses amours lesbiens. Elle apprit à mentir pour avoir la paix. Et coucha et recoucha avec son premier amour, en usant d’amitiés et de stratagèmes, au nez et à la barbe de tout le monde.

Bénédicte a vécu six ans avec une femme, Géraldine, que ses parents n’ont jamais souhaité rencontrer. Les anniversaires de vie commune, les crémaillères, c’était toujours sans eux. Quand elle a rompu, ils n’ont rien dit, que :

– La maison est toujours ouverte.

C’est déjà ça. Mais quel bénéfice retirer d’une visite chez des parents qui ne vous entendent pas ? Pourquoi les voir, quand ce n’est qu’une source de chagrin supplémentaire ? Avec l’âge, on apprend à se ménager. Une peine à la fois, une déception après l’autre, je parlerai à ma mère demain.

Ma mère : C’est (l’homosexualité) un choix de vie que tu fais en ce moment, tu ne sais pas si dans quelques années…

Ma mère me dit cela alors que j’ai atteint l’âge de quarante-trois ans, que Cat est dans la pièce voisine… Sa phrase me fait instantanément mal au crâne (comme quand vous bloquez vos larmes, quand vous vous interdisez la colère.). O mon vieux chagrin, te revoilà. Vide aspirant du non-sens. Je me défends de m’effondrer. Et encore une fois je renonce, ok, grande fille, ta mère ne t’acceptera jamais.

Pour Béné, comme pour moi, la qualité des liens qui unissent notre petit groupe d’amies est primordiale donc, j’espère qu’on comprendra pourquoi. Les gouines sont là. Serrons les rangs.

Nous avons entouré Bénédicte, alors que nous venions de la rencontrer. Parce qu’elle a été immédiatement une amie, nécessaire, bienvenue, chère, qu’on avait l’impression d’avoir toujours connue. Elle était naturellement de nos soirées, de nos week-ends. Mais Géraldine se mêlait à nous beaucoup moins bien. Elle devenait triste à notre contact et demeurait distante. C’était la fin de leur histoire d’amour et elles souffraient l’une et l’autre des sentiments qu’elles avaient perdus.

– Mais je t’aimais !

– Mais moi aussi !

– Mais il s’est passé quoi ?

– Mais je ne sais pas !

– Mais ça me fait chier !

– Mais moi aussi !

– Mais je ne peux pas te détester !

– Mais moi non plus !

Mais c’était terminé. On ne vit pas avec un souvenir. Et encore une fois, Bénédicte avait l’air, avec nous, de s’en sortir par le haut, d’aller toujours vers l’avant, vers les autres… Alors que Géraldine traversait un moment de solitude et que notre amitié nouvelle lui demandait trop d’énergie. Un soir, chez moi, je la raccompagnais à la porte, elle partait tôt, laissant Bénédicte à la fête et à la découverte des filles (Romane, Marina, Cat) qui allaient devenir ses meilleures potes. Sombre et la tête basse, Géraldine me souffla :

– Tu sais… Ce n’est pas contre vous…

Le spectacle de Bénédicte heureuse était insoutenable. La voir rayonner sans l’aimer était un supplice.

Je le sais bien, ne t’inquiètes pas.

Quant à Bénédicte, son aisance à rencontrer des gens, son plaisir à sortir, lui firent facilement rencontrer de nouvelles filles, avec qui elle pouvait passer une nuit, ou plusieurs, mais qui devenaient invariablement des copines.

Et puis, il y a un an de cela, Bénédicte a rencontré Fanny, une homosexuelle célibataire, qui lui plaisait, à qui elle plaisait. Bon début. Seulement, malheureusement, une troisième luronne apparait, quasiment immédiatement dans l’histoire, qui vient tout gâcher, Emmanuelle. Elle ne surgit pas de nulle part, c’est une copine de Bénédicte, une vraie bonne copine (une fille, donc, avec qui elle a couché il y a longtemps), à qui elle présente Fanny quelques jours seulement après l’avoir rencontrée… Et ça se gâte. Emmanuelle flashe sur Fanny et entre soudain en compétition avec Bénédicte. Plus tellement copines, les copines… Duel pour la belle, qui l’emportera ? Fanny hésite. Qui plaît davantage ? Emmanuelle ? Bénédicte ? Fanny essaye. Et essaye à nouveau. Mince alors, c’est bien avec les deux… Au bout de trois mois tout le monde se fâche, les esprits s’échauffent, le ton monte, ça ne peut pas durer, Fanny doit trancher. Fanny hésite, essaye encore, elle est perdue. On ne peut pas aimer les deux ? Au risque de voir Emmanuelle et Bénédicte s’entretuer ? Non. Alors ? Emmanuelle ? Bénédicte ? Emmanuelle.

Le coup est rude. Les deux autres s’aiment, s’installent ensemble, filent le parfait amour. Et Bénédicte est têtue, Fanny occupe ses pensées, Emmanuelle aussi, cet amour fauché en plein vol, cette rivalité, cet échec, l’obsèdent. Un soir, Bénédicte va voir une exposition pour se changer les idées, à l’autre bout de Paris, à l’opposé de chez elle. En sortant du musée, elle décide d’acheter une revue et de prendre un verre. Elle entre dans un bar, et là, la berlue : sur le trottoir, elle voit arriver Fanny et Emmanuelle… qui s’installent en terrasse. Bénédicte, à l’intérieur, ne bouge plus. Partir, passer devant elles, les saluer ? C’est trop difficile, alors qu’elles rient, se regardent dans les yeux. Et Béné ne peut plus décrocher son regard de Fanny. Une mèche de cheveux frémit dans l’air du soir, les cils battent, la poitrine se soulève, Fanny est si près, Bénédicte peut percevoir sa voix, son rire… Je devrais être elle avec sur cette terrasse. Elle ne m’aimera pas. Mon cœur peut bien se briser chaque fois. Comme je voudrais disparaître ! Comme je préférerai vivre, pourtant, avec elle à mes côtés ! Comme tout serait simple et doux… Non et non. Elle ne viendra plus dans mon lit, ne s’éveillera plus à mes côtés, Emmanuelle me l’a prise. Ça n’arrive qu’à moi…

Béné : Tu le crois ? Non mais j’ai un truc, une polarité, je ne sais pas…

Sido : Elles ont été à l’expo, tu les as croisées, ça rien d’étonnant.

Béné : Je ne sais pas si elles étaient à l’expo ! Elles étaient à l’autre bout de Paris, en même temps que moi, dans le même bar, c’est ouf… Mais tu ne trouves pas ça ouf ?

Sido : Oui et non… Avant tu les faisais souvent avec Emmanuelle, les expos, non ?

Béné : Mais le même soir ? Je sors pour me reposer, je te jure, pour me vider la tête ! Et je tombe sur les deux, là…

Sido : Ou alors, tu es vraiment une sorcière.

Béné : Imagine, j’ai des pouvoirs, je magnétise qui je veux…

Sido : Bah arrête de magnétiser Emmanuelle…

Même sans la recroiser, Fanny est là, en pensée, aimée, regrettée, gâchée, perdue. Emmanuelle reste en travers de la gorge. Aucune rencontre ne fait, pour l’instant, passer la pilule. Parmi les randonneuses, il y a des amitiés en perspective, que Bénédicte va fréquenter à Paris, « démerder » si elle en a l’occasion. Mais sa peine est si grande que même Marina, Madame la Tombeuse, ne la pousse pas à séduire qui que ce soit. Elle l’entraîne, avec Cat, à rire de tout.

Les soirées filent dans les montagnes, les gouines communient dans la raclette. Plus je les regarde, plus j’écris, moi… Et je cherche des yeux mon nouveau sujet d’étude. Suivante ! Alors, il nous en reste quelques-unes, de la méthode, commençons par celles qui ont déjà fait une petite apparition dans cette Rando Gouine. Comme l’avocate de Marseille ou Cynthia, la nouvelle conquête de Marina… Voyons, laquelle des deux ? Cynthia, prof de maths, bon, pas facile, ce n’est pas ma discipline favorite… Et puis, l’observer ne m’apprends pas grand-chose, elle est tout de même souvent avec Marina et les scènes se répètent un peu. A moins d’écrire un texte érotique lesbien avec une Vénus noire et une Vénus blanche, une Reine de Saba et une Reine de la Nuit ? Non non…

Ok, faisons cela. Montons en température, mettons un peu de chaleur dans les Alpes. Abscisse à l’origine, addition de fonctions, élément opposé, élément absorbant, ellipse, angle de rotation, cercles tangents, polyèdre régulier, triangle et trapézoèdre… Vous lirez le prochain épisode de ce brûlant feuilleton pédestre : Madame la Matheuse.

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Et en attendant, lisez deux récits érotiques lesbiens 😜 sur Amazon !

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