Doliprane doudou dodo

Mais faites des gosses… Maux en cascades, averses en « ite » : otite, bronchite, conjonctivite, gastro-entérite… Décembre, je suis devenue une machine à soucis, un thermomètre ambulant ! 39º, 39,7º, 39,9º… Ça monte, ça monte, mon inquiétude avec. Nouvelle menace en ite : appendicite ? Oh non, ma puce, pas pour les fêtes…

Flips, mauvaises nuits, longues journées, enfant mou sous la couette, j’écris rien, de rien, même pas dans ma tête ! Je ne suis plus qu’une maman. Plus rien d’autre, plus écrivaine, plus employée, plus de libido, doudou dodo doliprane, ouf, 37,5°, mais deux kilos et demi perdus. Ça me le fend cœur. Plus de cuisses, plus de fesses ! Mon surnom, en vrai, c’est Maman Cantine. Ça date de mon allaitement. Top qualité de lait, mère universelle Sidonie. Les yeux de ma fille, nourrisson, quand le colostrum a disparu pour le vrai lait… Elle a relevé la tête, m’a regardé. Top ! Et elle a littéralement replongé. Elle avait survécu, comme moi, elle avait le goût de la vie, je me suis dit.

Tu veux un biscuit ? Tu veux une banane ? Tu veux du riz ? Tu veux quoi ? Je te fais un gâteau, un goulasch, des cookies ? Un toast ? Mais avec quoi dessuuus ? Confiture, miel, humus ? Mais man-geuh ! Je veux des joues à bisous, rondes et rosies par le froid, je veux une bouche à la vanille, un t-shirt au chocolat ! Des blagues, des paillettes dans les cheveux, de la peinture sous les ongles et des fesses rebondies !

J’écrirai quand tout sera retrouvé. Rendez-vous, disons, dans deux kilos et demis…

Sidonie

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Doliprane doudou dodo

Madame la Gestionnaire

Randonneuse Bénédicte au rapport ! Qu’est-ce que j’apprends ? Vous nourrissez des pensées coupables envers une femme d’ores et déjà en couple ? Vous, une professionnelle du recrutement, vous trompez de candidate, chassez une tête qui n’est pas disponible sur le marché ? La fille a hésité, aïe…

Voici notre nouveau sujet d’étude lesbien, breton, blond vénitien, flamboyant, directrice des Ressources Humaines, qu’on pourrait aussi appeler : Madame les Bons Tuyaux. Bénédicte a toujours le plan, la personne qu’il faut, le coiffeur, la baby-sitter, les déménageurs, le restau sympa, les gites pour les Randos Gouines… Il n’y a qu’à lui demander :

– Béné tu connais quelqu’un qui vend un parking ?

N’importe quoi, elle vous le trouve. Elle va vous « démerder », comme elle dit. Son carnet d’adresse est monstrueux et sa faculté à entretenir ses relations impressionnante, énigmatique, même, de mon point de vue. Animal social, spécimen amène, aimée partout… Se promener avec Bénédicte dans son quartier permet de mesurer à quel point elle est connue de tout le monde. Hommes, femmes et enfants l’arrêtent sur les trottoirs, la fêtent et lui claquent des bises.

Bénédicte n’a pas la réserve de Nana ou de Romane. Mais elle est loin d’être une tombeuse comme Marina. Elle va vers les autres randonneuses spontanément et se fait adopter par tous les petits groupes qu’elle pénètre. Elle aura très facilement de nouvelles copines. Est-ce parce qu’elle est issue d’une famille nombreuse, d’une fratrie de quatorze qui se serrait les coudes et où chaque individu trouvait naturellement sa place ? Catholiques sans capote, scouts toujours, lycées militaires, institutions religieuses, messes tous les dimanches. « Every sperm is magic, every sperm is good. » Malgré leur solidarité, leur unité, tous n’ont pas bien vécu l’homosexualité de Bénédicte. Il y a eu des scissions, des manières différentes de prendre la chose. De : « ce n’est rien, c’est notre sœur » à « elle n’est plus rien, ce n’est plus la famille » en passant par « amenons-la à confesse ». Les années passent, certains ont campé sur leur position, surtout les aînés. Les dernières générations se sont avérées beaucoup moins croyantes et rigides, aussi dans l’ensemble, Bénédicte a de bonnes relations avec sa famille.

Son père et sa mère ont beaucoup prié pour elle mais rien n’y a fait, les différents placements en pension furent inefficaces, toujours lesbiens. L’homosexualité était là et il leur a fallu prendre le problème autrement : c’est que Dieu l’avait voulu. Croix à porter. Mais en silence. Le papa est mort aujourd’hui, il n’a jamais eu aucune conversation relevant de l’intime avec ses enfants, alors surtout pas avec Bénédicte. Et la mère parle à mots couverts, entretenant sciemment la chape de plomb. Faisons plutôt comme si ce penchant contre-nature n’existait pas. Faisons de notre Bénédicte juste… Une vieille-fille. Oublions cette partie de la création. Si Dieu y est pour quelque chose, il n’a certainement pas envie qu’on lui rappelle ses erreurs.

J’ai rencontré la maman de Bénédicte, petite femme sèche et tonique, aux yeux bleu perçants, chez elle, l’été dernier. J’étais venue par un bus avec ma fille, de Normandie, pour rejoindre Béné qui devait nous conduire, en voiture, à Bordeaux, pour retrouver Romane et Marina, et descendre ensuite jusqu’au Pays Basque où Cat et des copines anglaises et irlandaises nous attendaient avec un mini bus, pour prendre la route de l’Espagne. Playa Gouines, c’est un autre feuilleton. Béné était absente évidemment quand je suis arrivée, elle est TOUJOURS en retard, en vadrouille, quand on a rendez-vous. Grosse maison bretonne, basse, grise, crucifix dans toutes les pièces, armoires des grands-mères, salon sans canapé, sans confort, portrait du défunt père trônant dans un cadre incliné, immense et quasiment menaçant. Je la revois, la petite maman qui avait porté autant d’enfants (et en avait perdu quelques-uns) elle m’accueille, me sert un café, me sourit gentiment… Et me demande mes origines.

Je suis née à Chatenay-Malabry. Mon arbre généalogique ne s’encre pas sur des dizaines de générations au même endroit d’Armorique. Au-delà de mes grands-parents, il y a déjà des carences, des doutes, on ne sait pas bien d’où venaient les gens. Ils nous ont laissé peu de traces. Il y a un Montmartrois dans le lot, un Poulbot. Une normande, de Valognes. Les autres arrivaient de l’Est, Bohème, Hongrie, peut-être, avec des noms à coucher dehors, orthographiés plus ou moins habilement par les différentes administrations françaises. Les siècles passent et les vagues de réfugiés se succèdent… A croire que rien ne change ici-bas. La haine, les guerres, les exodes, l’indifférence générale… Ainsi soit-il. C’est universel, quand les gens n’ont plus rien, que leur vie, alors ils se mettent à marcher. Ils peuvent faire des milliers de kilomètres, parce que la planète est toute, toute, petite. Et partout, ils cherchent des frères, se disant qu’un Breton, un Hongrois, un Catalan, un Syrien, c’est kif-kif.

La mère de Bénédicte me regardait comme une curiosité. Elle a, il faut le dire, rarement l’occasion de rencontrer des homosexuelles, ou des athées, ou des non-bretonnes, ou des non-électrices de la Droite catholique.

– Quand je pense que vous allez sans baptême…

Moi, je la trouvais culottée, mais n’osais pas toujours lui renvoyer ses remarques.

(Si on me baptisait aujourd’hui, je serais plus pure que vous, aux yeux de l’Eglise…)

Et je brûlais de lui dire qu’à sa place, bien des siècles plus tôt, une femme priait un Dieu qui a disparu, avec la même ferveur qu’elle aujourd’hui son Jésus. D’ailleurs, pour les Celtes, le principe créateur était féminin, donc ce Dieu disparu était plutôt une Déesse disparue, Dana, et, d’ailleurs aussi, on la retrouve sous des formes différentes, Dôn ou Danu, au Pays de Galle, en Irlande et en Inde, parce que le brassage des peuples Indo-Européens a laissé des traces dans les esprits et aussi dans les langues, témoignages des éternels échanges entre les Humains. Et, donc, les Dieux meurent, Madame, ils ont une existence qu’on peut dater. Idem pour leur progéniture. Il y a avant JC et il y aura après JC. Les prières pour Dana, Brigit ou Epona étaient sincères et prisent très au sérieux, autant que vos Avé Maria… Les Dieux obéissent à la finitude, comme les humains. Personnellement, je trouve cela très rassurant. Ma Déesse préférée est grecque, Athéna, fille de Zeus lui-même, née de la tête de son père. Géniale. Quoi ? Est-ce plus étonnant qu’une vierge accouchant d’un enfant ? Oui, c’est invraisemblable, c’est impossible, et pourtant, Athéna, elle aussi, déplaçait les foules. (Et si les Dieux survivent, admettons, Dana est devenue Sainte Anne, Patronne de la Bretagne et, passant ainsi de Divinité à Sainte, on se demande si elle a gagné au change.) Plus facile à se représenter, peut-être, puisque nos contemporains : les hindous.

Ils ont énormément de divinités, environ trois cent millions. Ce sont les champions, historiquement, planétairement, de la création divine. Ils honorent, en autres, une femme à plusieurs bras, un adolescent à la peau bleu, un singe orange, un gros bébé à tête d’éléphant, et là-bas, en Inde et alentours, ces figures ne surprennent personne.

– Et votre fille, vous y pensez, vous ne lui laisserez rien ?

– Comment ça, rien ?

Ma fille a découvert la mythologie grecque avec une institutrice de maternelle, depuis le sujet l’intéresse et je ne dis rien mais cela me fait plaisir et je nourris sa curiosité avec quelques livres. Je réalise aussi à quel point pouvoir répondre à ses questions m’est agréable ; je n’aurai pas donc pas lu en vain. « Mais Maman, pourquoi Thésée abandonne Ariane sur l’île ? » Je ne peux malheureusement pas répondre à tout… Ma fille s’est aussi renseignée sur les Huns depuis qu’elle a vu Mulan, leurs guerriers lui font très peur.

– Aucune culture religieuse ?

– Pour quoi faire ? Je lui mentirais en lui enseignant des notions et des préceptes passéistes auxquels je ne crois pas ?

Ma petite sera imprégnée de judéo-musulmano-christiannime, puisque elle de son temps… Et moi je lui transmets l’athéisme et un peu de mythologie grecque, c’est honnête…

– Pourquoi alors avez-vous des connaissances religieuses ? Pourquoi lire les Evangiles et l’Ancien Testament, ou le Coran ? C’est bien que vous cherchez quelque chose…

– Je m’intéresse à l’Histoire, les religions en font partie.

– Elles font partie de la vie. Si vous ne répondez d’aucun Dieu, vous devrez tout de même répondre de votre conduite à votre enfant.

Ma fille, sentant que le climat n’était pas à la plaisanterie, demeurait une main dans la mienne, sans piper mot, levant de temps à autre le visage vers moi pour me jeter des regards emprunts d’inquiétude. Je lui souriais et pressais ses petits doigts, « oui, c’est hostile, mais tout va bien ». Je comprenais pourquoi Béné s’était autant heurté à sa mère. Ses enfants la surnomment Le Tribunal. « Je vais au Tribunal », « Il faut que je passe au Tribunal. »

– Ma conduite ? Je suis quelqu’un d’honnête, mon casier judiciaire est vierge, j’essaie de ne nuire à personne. Mais vous vouliez sans doute parler de ma sexualité ?

– Non merci, je ne veux pas en parler !

– Mais vous l’évoquiez.

– Votre fille vous posera des questions.

– Vos enfants vous en ont posé ?

Bénédicte a fini par arriver et me délivrer de l’interrogatoire en règle de sa mère, et de ce face à face qui menaçait tourner vinaigre.

Béné : T’as vu comme je reviens de loin ?

Sido : Ah oui, là…

Béné : Que Dieu te garde, mécréante !

Sido : Tais-toi, cul béni.

C’est pour cela que Bénédicte et moi, bien que venant de milieux très différents, mais tous deux fermés à l’homosexualité (à tout prendre, je préfère le mien, parce qu’au moins, il n’y avait pas qu’un seul livre), sommes assez béates face aux parents de Cat ou de Romane, par exemple, qui vont jusqu’à militer dans des associations de gays et de lesbiennes. On se regarde avec Béné, presque gênées… Pour un peu, on trouverait cela déplacé. Parce qu’on n’y est pas habituées. Ils vont à la Gay Pride… Ils sont top… Les cons…

Première rencontre avec la mère de Cat (Elle s’appelle Maggie) :

Maggie: My daughter, she had always loved brunettes…

Moi : … Oh…

Maggie: Look at you… Yes ! You’re definitively her type !

Moi : … Ah…

Et plus tard :

Maggie : No, but… I know ! Cathleen, Darling, doesn’t Sido looks like Mailsi ?

Cat : Nooo…

Sido : Who’s Mailsi ?

Maggie : Yes she does !

Cat : Nooo…

Maggie : Mailsi was this rag doll Cat always slept with.

C’était une poupée de chiffon aux cheveux bruns, à laquelle Cat avait ajouté, au feutre, une paire de lunettes.

Maggie : Let me show you some pictures.

Cat : Nooo, please, Mum..

Sido : Mailsi ?

Et encore plus tard, entre Cat et moi :

Sido : But… Mailsi, Maisel, my family name… And the glasses…

Cat : I know.

Sido : That’s creepy.

Cat : I know.

Sido : Why didn’t you talk to me about this ?

Cat : Because I knew that you will freack out…

Sido : … Who are you ?

Cat : La femme de ta vie.

Sido : Qu’est-ce que tu faisais à cette poupée ?!

Cat : Same things I do to you…

Sido : No way…

Cat : I was just a little girl, with a doll… Didn’t you had a doll ?

Sido : Yes, of course, but I was sleeping with a panda !

J’ai horreur de ça, quand la vie fait des trucs comme ça, quand il y a des signaux qui ne s’interprètent pas bien rationnellement. Quand un musicien, à l’autre bout du monde, connait une seule chanson française et que c’est précisément la chanson insoutenable pour vous, à vous étouffer… Ou des trucs louches, comme : on entre dans une maison, Cat, Romane, Marina, Bénédicte et moi, on visite, on traîne dans les pièces, qui sont encore meublées. Dans le salon, Cat dit : « Je ne la sens pas, cette maison… » et derrière nous, un immense cadre tombe du mur, s’explosant en mille morceaux. La propriétaire déboule de la cuisine, persuadée que nous avons touché à quelque chose, mais aucune de nous n’est encore allée par là… La dame nous assure que le truc est accroché depuis quinze ans, qu’il n’a jamais bougé. Béné stresse immédiatement et nous enjoint à quitter les lieux. Moi je veux croire qu’une vibration a fait tomber le tableau, que l’encadrement de bois a cédé sous le poids des années ou l’action de termites… Mais je pars quand même, en espérant ne pas me tromper en général, à me fier toujours à la rigoureuse logique, la preuve matérielle, l’explication scientifique…

Béné : Tu ne peux pas tout rationaliser ! Tu peux ne pas croire en Dieu, et pourtant, accepter…

Sido : Tais-toi, sorcière.

Je ne suis pas comme Bénédicte, persuadée que des forces obscures existent et gouvernent l’invisible. Je ne crois pas plus aux esprits qu’à Lazare ressuscité ou à Moïse écartant les eaux de la Mer Rouge. Des mauvaises ondes ? Bénédicte s’est libérée du carcan religieux mais se laisse séduire par des théories qui me dérangent un peu. Spiritisme ? Les maisons hantées, les tables qui tournent, les dames blanches, les revenants ? Nan… Restons sérieux. Enfin, si quelqu’un communique avec l’au-delà, j’aimerais assez qu’il me présente mes aïeux, celle qui devait parler le français avant d’arriver sur le territoire et qui nous laisse quelques livres anciens, celui qui est venu sans rien, sans connaître sa date de naissance et qui a probablement traversé l’Europe plusieurs fois, pour revenir faire des enfants et se suicider à Paris…

Béné : Chez moi ils étaient tous Bretons, du même coin… J’ai un suicidé aussi, mon grand-père. Il buvait, il battait sa femme et ses gosses, alors, il n’a pas trop manqué.

Béné et moi sommes très proches parce que nous avons la même expérience : l’exclusion par des êtres chers, la mise au ban de la famille, la lettre de cachet. Ce qui est d’une violence rare. Nous y avons survécu différemment. Pour donner un exemple : pendant ma scolarité, j’ai vécu l’internat comme une punition, alors que Bénédicte l’a vécu comme une libération. Elle s’est entourée, a multiplié les amitiés, les réseaux, les associations, les expériences sexuelles. Je me suis isolée, emmurée.

Béné : C’était toi, la nonne.

Sido : Tais-toi, consanguine.

On m’a éloigné d’une femme, cela m’a fait souffrir, personne n’a mesuré quels dégâts irréversibles… Je suis devenue asthmatique, pour commencer. Je l’aimais tant, et si noblement, alors que tout le monde s’acharnait à nous salir. Il fallait nous séparer. C’est tombé comme un arrêt de mort : Internat. Plus aucun lien avec l’extérieur, emploi du temps au cordeau, activités ultra contrôlées, liberté réduite à néant, zonzon. Je parlais de ma « cellule » à l’époque, et objectivement ce n’était pas très loin. J’étais seule dans une mansarde à cause de mes crises d’asthme, j’avais un œil de bœuf, un lit trop étroit et quelques étagères. On n’a pas besoin de grand-chose quand on est malheureuse, le dénuement est même plutôt un allié. Le dépouillement du désespoir. Tout est vide. Installation spartiate spatiale et mentale. Faisons le point, on m’a tout pris, je n’ai plus rien, je n’ai plus besoin de rien, je ne désire plus rien. Ba… Boum… Mon corps s’éclipse, mon cœur bat au ralenti. Ba… Boum… Je suis maigre, ils ont fait de moi un pur esprit. J’ai toujours froid. Asthme et épuisement, premiers problèmes de tension, menaces anorexiques, allergiques, pressions multiples, dépressions multiples, vieille poussière, vieux moutons, vieux bouquins, vieux singes, cantine, cohue, brouhaha, chariots, acouphènes, néons, café tiède, pain rassis. Scuicide ? Ba…Boum… L’homosexualité me tue. Pas la mienne. La leur. Celle qui est en eux, avec horreur, dégoût, lamentations, aveuglement parce que l’Amour crève les yeux ! Ventoline, Ventoline, ma bonne amie.

Etait-ce l’amaigrissement ou le chagrin, je crois avoir parfois approché des états d’inconscience. Est-ce possible ? Bénédicte parlerait de méditation ou d’hypnose. Ah, qu’ils sont vilains mes quinze ans alors qu’ils auraient dû être si beaux ! Maintenant, cette histoire est teintée de gris, je ne peux pas l’empêcher. Même les bons moments me reviennent sur fond d’une sonate bien trop triste pour illustrer le grand amour que cela a été. Oui… Tout cela me désespèrera toujours.

Bénédicte et moi avons développé à l’adolescence la même défiance envers les adultes, leur jugement, leur autorité. Sommes-nous devenues libres ? Nous fumes décadentes et excessives, chacune dans notre genre. La prise abusive d’alcool et de drogues est une forme de suicide, n’est-ce pas Bénédicte, n’est-ce pas Sidonie ?

Bénédicte, il m’est arrivé de déconner avec elle… On parlait, on parlait, on buvait sans s’en rendre compte, jusqu’au petit jour… On en avait autant à déballer sur nos pères, nos mères, et ce qu’ils nous avaient infligé. Ils ont questionné l’homosexualité en nous, mais aussi tout le reste. On mentait donc depuis le début ? Nous étions louches, avec du recul. Il devait y avoir une faille, dès le départ…

Bénédicte aimait les leçons de voile, où elle a rencontré son premier amour, où est apparue sa première étincelle homosexuelle. Hé bien elle fut tout à coup privée de voile, de sortie, de vélo, d’air marin, d’argent de poche. Nos parents ne nous connaissaient plus, ils nous ont niées, reniées, ont fait de nous des étrangères. Nous étions nées et il nous fallait non pas mourir, petites imbéciles, mais dé-naître, se couper d’eux, les proscrire comme parents, grandir sans, accepter le gouffre qui les tient aujourd’hui en respect. Ils vieillissent, ils s’adoucissent, mais l’abîme est bien là. Ils l’ont creusé, maintenant ils le mesurent, le visitent, le déplorent, sans pour autant se résoudre à manifester le moindre intérêt pour la part homosexuelle de nos vies.

Béné : A notre santé, et qu’ils aillent se faire voir !

Sido : Chez les grecs !

A l’occasion d’une fête importante, les amis nous demandent ingénument : « Et tes parents viendront ? » Pour Bénédicte et moi, ce n’est même pas envisageable, c’est toujours « non ». La question ne se pose pas, plus, elle est restée au fond du gouffre. Pourquoi n’êtes-vous pas là ?

Je me suis vue aussi pliée en deux de rire, quand Bénédicte se lançait dans des imitations de sa mère.

Béné : Béné-diiiiicte ? As-tu chonjé à prier la Viergeuh Mârie ?

Le Tribunal mettait de l’eau bénite sur ses cols de chemises, pour la protéger des idées gouines… Il vaut mieux en rire. Pour être tranquille, Bénédicte racontait au curé des histoires de garçons. Elle sortait du confessionnal avec des prières à marmonner et pouvait s’adonner sans culpabilité à ses amours lesbiens. Elle apprit à mentir pour avoir la paix. Et coucha et recoucha avec son premier amour, en usant d’amitiés et de stratagèmes, au nez et à la barbe de tout le monde.

Bénédicte a vécu six ans avec une femme, Géraldine, que ses parents n’ont jamais souhaité rencontrer. Les anniversaires de vie commune, les crémaillères, c’était toujours sans eux. Quand elle a rompu, ils n’ont rien dit, que :

– La maison est toujours ouverte.

C’est déjà ça. Mais quel bénéfice retirer d’une visite chez des parents qui ne vous entendent pas ? Pourquoi les voir, quand ce n’est qu’une source de chagrin supplémentaire ? Avec l’âge, on apprend à se ménager. Une peine à la fois, une déception après l’autre, je parlerai à ma mère demain.

Ma mère : C’est (l’homosexualité) un choix de vie que tu fais en ce moment, tu ne sais pas si dans quelques années…

Ma mère me dit cela alors que j’ai atteint l’âge de quarante-trois ans, que Cat est dans la pièce voisine… Sa phrase me fait instantanément mal au crâne (comme quand vous bloquez vos larmes, quand vous vous interdisez la colère.). O mon vieux chagrin, te revoilà. Vide aspirant du non-sens. Je me défends de m’effondrer. Et encore une fois je renonce, ok, grande fille, ta mère ne t’acceptera jamais.

Pour Béné, comme pour moi, la qualité des liens qui unissent notre petit groupe d’amies est primordiale donc, j’espère qu’on comprendra pourquoi. Les gouines sont là. Serrons les rangs.

Nous avons entouré Bénédicte, alors que nous venions de la rencontrer. Parce qu’elle a été immédiatement une amie, nécessaire, bienvenue, chère, qu’on avait l’impression d’avoir toujours connue. Elle était naturellement de nos soirées, de nos week-ends. Mais Géraldine se mêlait à nous beaucoup moins bien. Elle devenait triste à notre contact et demeurait distante. C’était la fin de leur histoire d’amour et elles souffraient l’une et l’autre des sentiments qu’elles avaient perdus.

– Mais je t’aimais !

– Mais moi aussi !

– Mais il s’est passé quoi ?

– Mais je ne sais pas !

– Mais ça me fait chier !

– Mais moi aussi !

– Mais je ne peux pas te détester !

– Mais moi non plus !

Mais c’était terminé. On ne vit pas avec un souvenir. Et encore une fois, Bénédicte avait l’air, avec nous, de s’en sortir par le haut, d’aller toujours vers l’avant, vers les autres… Alors que Géraldine traversait un moment de solitude et que notre amitié nouvelle lui demandait trop d’énergie. Un soir, chez moi, je la raccompagnais à la porte, elle partait tôt, laissant Bénédicte à la fête et à la découverte des filles (Romane, Marina, Cat) qui allaient devenir ses meilleures potes. Sombre et la tête basse, Géraldine me souffla :

– Tu sais… Ce n’est pas contre vous…

Le spectacle de Bénédicte heureuse était insoutenable. La voir rayonner sans l’aimer était un supplice.

Je le sais bien, ne t’inquiètes pas.

Quant à Bénédicte, son aisance à rencontrer des gens, son plaisir à sortir, lui firent facilement rencontrer de nouvelles filles, avec qui elle pouvait passer une nuit, ou plusieurs, mais qui devenaient invariablement des copines.

Et puis, il y a un an de cela, Bénédicte a rencontré Fanny, une homosexuelle célibataire, qui lui plaisait, à qui elle plaisait. Bon début. Seulement, malheureusement, une troisième luronne apparait, quasiment immédiatement dans l’histoire, qui vient tout gâcher, Emmanuelle. Elle ne surgit pas de nulle part, c’est une copine de Bénédicte, une vraie bonne copine (une fille, donc, avec qui elle a couché il y a longtemps), à qui elle présente Fanny quelques jours seulement après l’avoir rencontrée… Et ça se gâte. Emmanuelle flashe sur Fanny et entre soudain en compétition avec Bénédicte. Plus tellement copines, les copines… Duel pour la belle, qui l’emportera ? Fanny hésite. Qui plaît davantage ? Emmanuelle ? Bénédicte ? Fanny essaye. Et essaye à nouveau. Mince alors, c’est bien avec les deux… Au bout de trois mois tout le monde se fâche, les esprits s’échauffent, le ton monte, ça ne peut pas durer, Fanny doit trancher. Fanny hésite, essaye encore, elle est perdue. On ne peut pas aimer les deux ? Au risque de voir Emmanuelle et Bénédicte s’entretuer ? Non. Alors ? Emmanuelle ? Bénédicte ? Emmanuelle.

Le coup est rude. Les deux autres s’aiment, s’installent ensemble, filent le parfait amour. Et Bénédicte est têtue, Fanny occupe ses pensées, Emmanuelle aussi, cet amour fauché en plein vol, cette rivalité, cet échec, l’obsèdent. Un soir, Bénédicte va voir une exposition pour se changer les idées, à l’autre bout de Paris, à l’opposé de chez elle. En sortant du musée, elle décide d’acheter une revue et de prendre un verre. Elle entre dans un bar, et là, la berlue : sur le trottoir, elle voit arriver Fanny et Emmanuelle… qui s’installent en terrasse. Bénédicte, à l’intérieur, ne bouge plus. Partir, passer devant elles, les saluer ? C’est trop difficile, alors qu’elles rient, se regardent dans les yeux. Et Béné ne peut plus décrocher son regard de Fanny. Une mèche de cheveux frémit dans l’air du soir, les cils battent, la poitrine se soulève, Fanny est si près, Bénédicte peut percevoir sa voix, son rire… Je devrais être elle avec sur cette terrasse. Elle ne m’aimera pas. Mon cœur peut bien se briser chaque fois. Comme je voudrais disparaître ! Comme je préférerai vivre, pourtant, avec elle à mes côtés ! Comme tout serait simple et doux… Non et non. Elle ne viendra plus dans mon lit, ne s’éveillera plus à mes côtés, Emmanuelle me l’a prise. Ça n’arrive qu’à moi…

Béné : Tu le crois ? Non mais j’ai un truc, une polarité, je ne sais pas…

Sido : Elles ont été à l’expo, tu les as croisées, ça rien d’étonnant.

Béné : Je ne sais pas si elles étaient à l’expo ! Elles étaient à l’autre bout de Paris, en même temps que moi, dans le même bar, c’est ouf… Mais tu ne trouves pas ça ouf ?

Sido : Oui et non… Avant tu les faisais souvent avec Emmanuelle, les expos, non ?

Béné : Mais le même soir ? Je sors pour me reposer, je te jure, pour me vider la tête ! Et je tombe sur les deux, là…

Sido : Ou alors, tu es vraiment une sorcière.

Béné : Imagine, j’ai des pouvoirs, je magnétise qui je veux…

Sido : Bah arrête de magnétiser Emmanuelle…

Même sans la recroiser, Fanny est là, en pensée, aimée, regrettée, gâchée, perdue. Emmanuelle reste en travers de la gorge. Aucune rencontre ne fait, pour l’instant, passer la pilule. Parmi les randonneuses, il y a des amitiés en perspective, que Bénédicte va fréquenter à Paris, « démerder » si elle en a l’occasion. Mais sa peine est si grande que même Marina, Madame la Tombeuse, ne la pousse pas à séduire qui que ce soit. Elle l’entraîne, avec Cat, à rire de tout.

Les soirées filent dans les montagnes, les gouines communient dans la raclette. Plus je les regarde, plus j’écris, moi… Et je cherche des yeux mon nouveau sujet d’étude. Suivante ! Alors, il nous en reste quelques-unes, de la méthode, commençons par celles qui ont déjà fait une petite apparition dans cette Rando Gouine. Comme l’avocate de Marseille ou Cynthia, la nouvelle conquête de Marina… Voyons, laquelle des deux ? Cynthia, prof de maths, bon, pas facile, ce n’est pas ma discipline favorite… Et puis, l’observer ne m’apprends pas grand-chose, elle est tout de même souvent avec Marina et les scènes se répètent un peu. A moins d’écrire un texte érotique lesbien avec une Vénus noire et une Vénus blanche, une Reine de Saba et une Reine de la Nuit ? Non non…

Ok, faisons cela. Montons en température, mettons un peu de chaleur dans les Alpes. Abscisse à l’origine, addition de fonctions, élément opposé, élément absorbant, ellipse, angle de rotation, cercles tangents, polyèdre régulier, triangle et trapézoèdre… Vous lirez le prochain épisode de ce brûlant feuilleton pédestre : Madame la Matheuse.

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Et en attendant, lisez deux récits érotiques lesbiens 😜 sur Amazon !

Madame la Gestionnaire

Madame la Cheffe

Nana est une randonneuse discrète, menue, assez petite, dont j’ai cru, au début, qu’elle pourrait être intéressée par notre belle Marina. Mais non, pas du tout. Elle va plutôt rencontrer Romane.

Nana vient d’avoir quarante ans et réalise avec une certaine inquiétude n’avoir eu personne, sérieusement, dans sa vie, depuis une décennie. Elle n’a pensé qu’à son art, culinaire, et s’est satisfaite d’histoires sans lendemain, de filles de boites, de clientes, occasionnelles ou habituées. Aujourd’hui, son restaurant tourne bien, elle lève le nez de ses fourneaux, et se dit qu’il y a comme un vide… La fesse ne fait pas tout. Il manque quelqu’un.

Nana est réservée mais affable, et sourit pareillement à toutes les filles. Alors son visage s’éclaire, une grande douceur apparaît. Elle parle peu, d’abord, mais on la découvre vive et drôle, curieuse, chaleureuse, attentive. Nana, plus on s’en approche, plus on la trouve sympathique, et vraiment jolie.

Marina : C’est un mannequin miniature, la meuf.

Elle veut dire : un échantillon d’un canon de beauté propre au début du XXIe siècle, en Occident.

Cette randonnée est une mine d’or, lesbiennement parlant ! Et Nana est une pépite. Il faut creuser un peu pour la trouver. Les carats sont cachés sous le sweat à capuche et le pantalon un peu larges, derrière les regards sérieux et les grands silences.

Je la découvrirai à la cuisine, puisque j’aurai la chance d’être de corvée de peluche avec elle, et pourrais admirer sa dextérité et la beauté de ses gestes. Nana est une virtuose, son adresse est spectaculaire pour moi, si peu habile de mes mains. J’ai passé plus de temps à la regarder œuvrer qu’à éplucher mes légumes. De l’or dans les doigts : tchak, tchak, tchak, courgette !

Nana ne se déplace jamais sans son petit nécessaire de cuisine, un étui de tissu qu’elle déroule et qui contient des couteaux de proportions différentes. Ils ont chacun une histoire et viennent de plusieurs endroits du monde. Elle les chérit, ils sont lavés à la bonne température, essuyés, manipulés comme autant d’objets précieux.

Nana : Il faut sentir le fil de la lame. N’appuie pas trop.

Coutellerie japonaise épurée, qui me rappelle mon séjour là-bas et l’hallucinant marché aux poissons de Tokyo, que Nana connaît bien. Des halles fourmillantes et laborieuses, où ça coupe, ça tranche dans tous les sens, et où de véritables monstres marins sont exposés. Beaucoup d’autres choses sont vendues, que je n’ai pas toujours pu identifier, certaines avec des couleurs merveilleuses, du rose et du vert tellement japonais…

Nana : Ce devait être des algues.

Elle a passé trois ans à Tokyo et en parle avec des étoiles dans les yeux.

Nana : J’ai appris à contrôler mon rythme, mes émotions. J’ai trouvé ma respiration.

On dirait qu’elle parle d’écriture ou de musique…

Nana : J’ai trouvé ma patte, ce que je veux faire, comment je veux le faire. Je cherche dans ma direction. Je me fous du reste.

Mais oui… C’est exactement ça. Moi aussi quand j’écris c’est pareil, je fais à ma sauce, je me fous de tout. Je vais aussi apprécier Nana pour ses formulations concises et sans fard.

Nana : Tokyo, ça m’a fait avancer en trois ans… J’ai appris là-bas, en cuisine et en général, et j’ai aimé apprendre, tu vois ?

Sido : Oui…

Nana : Et plus j’apprenais, plus je me libérais de ce que j’avais appris.

Sido : Et tu travaillais beaucoup ?

Nana : Oui ! J’aurais été incapable de tenir ce rythme en France. Et en plus je sortais ! Sans Tokyo, je ne serai pas la même personne, j’en suis sûre. C’est beaucoup de rencontres. Enfin des rencontres, pas amoureuses, je veux dire…

Sido : Tu n’as pas connu de femmes là-bas ?

Nana : Si ! Si… Mais bon. J’en revois quelques-unes quand je vais à Tokyo.

Elle y retourne souvent, gardant des liens forts avec le milieu culinaire et celui de la nuit. Moi aussi, j’ai réellement adoré Tokyo, une des villes que je classe parmi les plus sûres au monde quand on est une femme. J’y ai fait beaucoup de marche, beaucoup de vélo, à toute heure du jour ou de la nuit. Et même les quartiers chauds m’ont paru gentils, comparés à ce que j’avais pu connaître en France (J’ai habité Château-Rouge, dans le XXVIIIe arrondissement de Paris, dans les années 90, alors que le crack déferlait.). Et si le Japon est tranquille pour les touristes, je ne dis pas que les japonaises ont la vie facile. Elles subissent les mêmes agressions que partout ailleurs, mais se taisent, semble-t-il, encore plus. Récemment (en juin 2017) la peine d’emprisonnement à l’encontre des violeurs est passée à cinq ans. La législation n’avait pas bougé depuis 1907 (année de l’adoption du Code Pénal Japonais) et la peine encourue était donc jusqu’à présent de trois ans. Mais, évidemment, sans témoignages, pas de sanction, pas de statistiques. Le viol a donc, comme partout, de beaux jours devant lui. Comment dirait-on « Balance ton porc » en Japonais ? Je ne sais pas, mais pour « Mee too » c’est « Watashimo » et cela s’emploie de plus en plus, ces temps-ci…

Le monde change, les réseaux s’élargissent, l’universalité apparaît, encore plus nette aujourd’hui peut-être qu’au cours des siècles passés, et les femmes parlent, enfin, et dans toutes les langues. Elles disent unanimement leur vulnérabilité et leur force. Mais ce message planétaire émanant du Féminin est désolant, si on y pense… Devoir alerter l’humanité sur le consentement sexuel… S’unir entre victimes… Ce serait donc qu’aucun type de société n’est tranquille, favorable aux femmes ? Ce serait donc toute une éducation, planétairement, à refaire ? D’ici un siècle ou deux, les historiens risquent de nous trouver assez pathétiques et sinistres : « Ces sociétés ne voulaient pas voir les violeurs comme porteur d’un déséquilibre pulsionnel grave, d’une pathologie dangereuse. L’idée courante de l’inéluctabilité du viol leur faisait jusqu’à ignorer le calvaire des victimes.» Oui, parce que, on peut l’espérer, dans le futur, au contraire, les femmes seront respectées et n’auront personne à balancer : « Me neither ».

Parlerais-je des femmes de l’immigration thaïlandaise, qui vivotent en pays nippon, travaillant dans des bars-karaoké minuscules ? Les clients viennent pousser la chansonnette, et plus. Elles sont méprisées, beaucoup sont frappées et se droguent. Je n’invente rien, je les ai côtoyées un peu, à Nagano. Je dirais que dans la société japonaise, elles comptent vraiment pour rien. Un soir, dans un de ces petits bars, une fille s’était affalée sur une banquette, visiblement sous l’emprise de stupéfiants, et alors que je m’en inquiétais, les japonais ont haussé les épaules, terminé leurs verres et leurs chansons, et nous ont laissé là, la fille évanouie, moi, et un dernier client, qui compulsait les chansons du karaoké pour m’en faire une en français : « La bohème, la bohème…. » J’ai fêté un de mes anniversaires avec ces femmes, dont je me souviendrais toujours. Heureusement qu’elles ne m’ont pas trop enivrée, j’ai pu refuser à la patronne, Khun Mae, ses avances et qu’elle me tatoue un tigre quelque part. Elle m’a donné un cours d’astrologie chinoise : je suis une femme tigre, on me craint, on m’exclut de certaines réunions ou sociétés, je suis l’égale d’un homme, supérieure même… Merci les Chinois, mais mon mètre-étalon ne peut pas être un garçon. Je ne peux pas m’y résoudre. Il ne faudrait quand même pas prendre le Masculin comme unité de mesure à propos tout et n’importe quoi, quand même… Y faire référence comme à une Bible… Inférieure ou égale, parfois supérieure, à un homme… N’importe lequel ? N’importe quoi. Il faut perdre cette habitude planétaire de considérer l’homme comme étant le point de comparaison absolu, c’est agaçant, à la longue ! L’homme a assez montré, qui plus est, depuis la nuit des temps, qu’il était indigne d’être suivi en exemple ! Alors, messieurs les Chinois, comparez-moi à une femme, à une déesse à la rigueur, quelque chose qui ait un peu de gueule !

Bref, avec un tigre sur moi, selon Khun Mae, j’aurais été invincible. Réussite garantie dans tous les domaines. Et de me montrer, à grands renforts d’exclamations, tirés d’un album photos (qu’elle se fit apporter, après un rapide coup de téléphone, par un homme « my body guard, my friend », en pleine nuit), les personnalités asiatiques et occidentales, actrices, sportives, politiques, tigres et tigresses tatoués par ses soins.

– No, thank you.

– Ok, no tatoo, but I keep you. Me, tiger for you.

Khun Mae était gouine, ok, je l’avais compris un peu tard, et eu beaucoup de mal à m’extraire de ses griffes.

– No, really, thank you.

Le truc était assez triste comme ça, je vous assure. Enfin, c’était gai et triste, une soirée entre le rire et les larmes. Moi, je ne me prostituais pas, je voyageais, mais mes finances me faisaient parfois louer des chambres dans coins qui n’attiraient pas les touristes. J’ai aussi fréquenté des établissements plus huppés, surtout à Tokyo, où des filles disparaissaient derrière un rideau suivies par des messieurs ; ça me coupait l’appétit. C’était aussi de la prostitution, avec des japonaises cette fois, et dans un cadre feutré. Je ne vendais toujours pas mes charmes, mais avais rencontré un couple qui voulut bien me faire voir Tokyo à sa façon : les très décadents Tomo et Aimi. Chic et trash. Ça m’a secoué. Je suis entrée dans des bars, dans des boites… Et des sex-shops à étages, des immeubles entiers, des godes à n’en plus finir, et de tout, culottes, costumes, collections de poupées, miniatures d’écolières aux poses suggestives, tout, dans toutes les teintes, curieux… Parfois, il y avait un rideau (encore un rideau) et il était mal vu, disons interdit, aux femmes d’entrer. Mais moi, en tant que qu’étrangère, j’entrais, car au-dessus des codes et pardonnée pour mes infractions, que j’ai d’ailleurs multipliées. Derrière le rideau, c’était des films vraiment violents. Grosse mode. Affreux. Massacres de femmes. Passons. Avec Tomo et Aimi, je suis montée dans des voitures anciennes et j’ai bu des whiskies rares dans les cieux, si haut… Je suis tombé amoureuse du Tokyo Forum. J’ai fait la fête avec des filles habillées en marquises. Dans le Quartier Electrique, pour la seule fois de ma vie, une femme m’a proposé un rapport sexuel tarifé. Elle était américaine, je crois, camée, je suis sûre.

– No thank you…

Ensuite, j’ai connu Sato, un vieux monsieur qui m’a baladé à travers le Japon, à 40 km/h dans son camping-car grand luxe : « Larger than life my truck ! » J’ai adoré, adoré, c’était exactement la bonne vitesse pour des paysages renversants. Et pour mes problèmes de tension. Sato était sage, bénévole pour entretenir les chemins de montagne, il connaissait les lacs de soufre, les rivières, les côtes, les plages, les villes, les villages, les restaus, les bouis-bouis, les bains, tout, tout le monde… Le Japon comme sa poche, l’Histoire sur le bout des doigts, la main sur le cœur. J’ai bu ce thé, parfait, avec lui, au musée d’Hokusai, également près de Nagano :

– Girl, I wish you were my daughter.

– I wish it too, Sato San.

Mon papa japonais… Mais jusqu’où me fera remonter cette Rando Gouine ? Nana est comme moi, intarissable dès qu’il s’agit de nos voyages. Elle me racontera comment elle a profité de son séjour en Asie pour se rendre aussi aux Philippines, en Malaisie, en Indonésie… et me donnera envie de repartir tout de suite !

Nana : Bon, les Alpes, c’est cool aussi.

Sido : C’est très cool, c’est vrai…

Sri Lanka, Thaïlande, Cambodge, Vietnam… Aucun de ces pays, aucun coin du monde, n’a pu supplanter le Japon dans le cœur de Nana.

Nana : Dans une autre vie, j’ai dû être japonaise…

Sido : Moi pas.

Nana : Tu aurais été quoi ?

Sido : Je ne sais pas… Tzigane ?

Nous discutons longuement, et puis comme ça, en passant, Nana me glisse une question sur Romane. Ah. Romane. Excellent sujet. Vaste sujet. J’avance doucement, parce que je ne suis pas une de ces horribles marieuses… (Romane est merveilleuse ! Elle a une voix merveilleuse ! Elle chante divinement ! Elle est douce, honnête, gentille, célibataire ! Elle balance des skuds hilarants quand tout le monde se tait ! Elle est musicienne, courageuse, entière, ses cheveux sont épais, ses regards sont profonds, son cœur est grand, c’est l’Européenne des Portraits du Fayoum !)

Comme Marina ou Bénédicte (randonneuse que je n’ai pas encore présentée), Romane est une amie fidèle, à nos côtés le jour de l’An, le jour de notre déménagement, et certains jours plus tristes, aussi. Romane c’est ma cop, on se comprend dans les détails. Nous sommes lectrice, public, critique l’une de l’autre, sans rien se passer, sans se faire de cadeau : la fin ne va pas, tu te défiles, mauviette, fais-moi une vrai fin.

Romane a vécu dix ans en couple avec E., qui est sortie de sa vie subitement et sans explication. Cette rupture brutale l’a fortement ébranlée. Cette exe, que j’ai bien connue, contre laquelle je n’avais et n’ai toujours, aucune animosité, a rompu avec Romane et avec tous les gens qu’elles côtoyaient ensemble, du jour au lendemain. Cat, Marina, Bénédicte et moi, en faisions partie. Il ne nous a plus été possible de joindre E., pas plus que la croiser. Bon… Je ne juge pas cela, j’imagine qu’elle avait ses raisons, que nous ne connaîtrons pas, mais elle laisse un petit goût âpre, une gêne, qui fait qu’on ne l’évoque plus guère. On préfère passer. Elle se résume à une seule question, qu’il est lassant de se poser. Et, réduite à sa fuite, les autres souvenirs d’elle sont un peu gâchés. Notre amitié, jadis sincère, est grippée, aucun mouvement ne semble plus possible. Nous nous sommes blindées, insensibilisées. E. a rompu avec nous toutes il y a trois ans, Cat me le disait alors mais je ne voulais pas y croire : nous ne la reverrons jamais.

Soit… Il nous restait Romane, sur le carreau. Dix ans de sa vie balayés d’un coup, ses jambes ne la portaient plus.

– Hop la, Romano, tu vas venir habiter chez nous un petit peu !

Evidemment, à Nana, je ne parle pas de cette période de dépression, ni de ce qui va suivre, sa platonique histoire avec une hétérosexuelle qui lui interdit toute autre relation véritable. Le pire, c’est que Romane le réalise très bien. Elle nous demande conseil… Personnellement, je lui préconise de prendre ses distances et, m’en remettant toujours au temps, lui dis que son attachement pour cette fille va passer, va se transformer, quand la peur aura levé le camp. Pour l’instant, la défiance barre la route de Romane dès qu’une homo est en vue. Danger danger. Pas bouger. Préférerons plutôt une femme hors d’atteinte et hors d’état de nuire.

Marina : Mais, Romane, tu ne vas pas te faire nonne ?

L’abstinence de Romane est quelque chose que Marina ne peut pas comprendre. Mais moi, si. Chante Romane, la libido est aussi dans ce qu’on aime faire (qu’est-ce que je prends mon pied quand j’écris, moi !). Joue du piano, de la guitare, du violon et tout ce qu’il est possible de jouer. Et si, faire l’amour avec n’importe quelle fille ne te tente pas… No thank you. On n’est pas obligé, non plus.

Mais, dans le cas de la jolie Nana, Marina et moi sommes bien d’accord, Romane aurait tort de ne pas s’y intéresser.

Marina : Mais essaye, Romane, essaye. Et même si ce n’est pas l’histoire de ta vie, et alors ? Ça te fera du bien.

Romane (écœurée) : Oh…

Marina : Détend-toi un peu. Il y a des gouines partout et on est là, à te convaincre de ne pas kiffer ton hétéro, non mais franchement… Alors que Nana te tend les bras…

Romane : Elle ne me tend pas les bras.

Marina : Oh tu soules, Romane, tu soules ! T’es en vacances ? On est en vacances là ?

Romane : Tu es tout le temps en vacances, toi…

N’allez pas croire, elles s’adorent. A un moment, Nana et d’autres filles passent devant nous pour aller sur la terrasse.

Marina : Arrête de baisser les yeux quand elle te regarde, déjà !

Romane : Je sais…

Marina : Réponds-moi, elle est libre ?

Romane : Oui…

Marina : Elle est canon ?

Romane : Oui…

Marina : Et tu restes assise ?

Romane : Oui !

Marina : Mais tu vas la voir !

Romane : …

Marina : Sido !

Sido : Oui ?

Marina : Tu peux m’aider, s’il te plait ?

Sido : Vas-y Romane. Elle est vraiment sympa, Nana.

Marina : Sympa ?

Marina pince les doigts et me fait toute une gestuelle italienne indignée : Ma cosa dici ?

Je lui réponds, pareil, avec les mains : Dico che è simpatica per cominciare, babbea !

Marina : Cat ! Cat ! Viens ! Dis à Romane de se bouger pour Nana, moi je n’en peux plus, là…

Cat : Tu ne lui as toujours pas parlé ?

Romane : Mais si…

Cat : Alors ?

Cat cherche Nana du regard.

Cat : Elle est où ?

Marina : Elle est sur la terrasse !

Cat : Seule ?

Romane : Non.

Cat : Bah vas-y…

Marina (faisant mine d’être à l’agonie à force de l’avoir répété) : Vaaaas-yyyyyyy !

Cat : Vas-y, je te rejoins dans deux minutes. Si tu es seule, je viens te voir. Ok ?

Romane : Oh la la la les plans…

Cat : Allez ! Je te rejoins.

Cat et Marina poussent Romane en direction de la porte.

Marina : Elle va le faire ?

Cat : Oui…

Cat fera son tour dehors et, constatant Romane et Nana assises en train de discuter, rentrera nous le dire aussitôt.

Cat : Done.

Nous allons attendre… Et voir réapparaître peu à peu les randonneuses, par deux ou trois, mais pas Romane, ni Nana. Et ainsi, souvent, elles passeront de longues heures ensemble, et se séparerons, et se retrouverons, tout le temps de cette Rando Gouine.

Marina : Il ne se passe rien ?

Sido : Mais non il ne se passe pas rien…

Cat : Elle t’a dragué un peu ?

Romane : Non… Enfin, si…

Marina : Et toi ?

Romane : Un peu… Je suis bloquée, je n’ai pas de salive, il y a des blancs, je ne sais pas quoi lui dire.

Marina : Pas de salive…

Sido : Ce n’est pas grave, les blancs.

Une musicienne devrait pourtant savoir que les silences sont très importants. Romane pose une main sur mon épaule et son front par-dessus. Hop là, Romano, ce geste-là nous ramène quelques années en arrière… Je l’enlace un instant et dépose un gros baiser sur ses cheveux. Les doutes, les peurs, les blocages, et deux ou trois penchants phobiques, sont des choses que nous partageons, Romane et moi. J’ai peur de ça. Moi de ça et de ça. Oh la la… J’étouffe, je descends du wagon. La gerbe. J’ai envie de faire pipi quand l’avion décolle. Je tiens un truc, écoutes. Mais attention ça me fait pleurer. Là, je suis zarb, tu me trouves zarb ? Jamais. Sois aussi zarb que tu veux. Tu m’aimes vraiment comme ça ? Oui. Même si je vomis avant de monter sur scène ? Oui, looseuse, je te passe une serviette sur la tronche, je te fiche mon pied quelque part, et tu joues.

Cat : Il faut que tu lui fasses comprendre un peu…

Romane (se redressant) : Oui, je sais.

Cat : Allez, ce soir, tu l’embrasses !

Romane regarde Cat, horrifiée. C’est trop haut. Embrasser Nana ? Feu aux joues. Œil fixe. Fièvre. Petite suée dans le dos, frisson, bouche cousue. L’enfer des timides. Le Rouge et le Noir. Julien Sorel voulant toucher la main de Madame de Rênal.

Sido : Bon… Lance-lui une invitation, pour, peut-être… Juste après la randonnée ?

Romane : Oui.

Je la connais ma Romano. Elle n’est pas à l’aise au milieu de nous toutes. Elle ne pourra pas courtiser Nana ouvertement, même s’il est évident qu’elle est sous le charme. Rien ne va se passer ici, parce qu’elle ne supporterait pas que cela soit débattu, public. Son sens de la scène s’arrête au chant et à la musique. Romane est bien trop pudique pour vouloir faire de sa rencontre avec Nana le sujet de nos conversations.

Marina : Bon bah rendez-vous dans un an, hein…

Sido : (Gestuelle italienne implorante : Marina per favore…)

Chi va piano va sano. Et Nana sera sensible à cette pudeur, à cette non-précipitation chez Romane, alors, chemin faisant, chemin cheminant, pas à pas, de gîte en gîte, de terrasse en terrasse, elles conviendront de se retrouver seules à Paris. Et de s’aimer. Mais, c’est une autre histoire.

Bien ! Une de casée ! Suivante ! Bénédicte, par ici, ma fille ! A nous ! Tu aimes qui toi ? Une homo. C’est déjà ça. Une homo, en couple et heureuse en ménage ? Vous le faites exprès ou quoi ? Ma parole, on dirait que c’est compliqué d’être gouine !

Vous lirez le prochain épisode de ce désespérant feuilleton pédestre : Madame la Gestionnaire.

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Et sinon, pour plus d’érotisme lesbien 😜 direction Amazon !

Madame la Cheffe

Madame la Tombeuse

Marina n’est pas, comme Laure ou Lise, une randonneuse forcenée. Elle est venue à la montagne pour le fun, pour être avec des gouines, pour en rencontrer. Spécimen quadragénaire, toujours élégant, plus ou moins androgyne, très joli, qui emporte tout : les filles en sont folles. Les filles de quarante, de trente, de vingt ans, en sont folles. Mettez-la dans n’importe quelle assemblée de gouines, son prénom est rapidement sur toutes les bouches. 

« Marina, Marina, Marina, ti voglio al piu presto sposar… » 

Et son succès ne se cantonne pas aux seules lesbiennes. Quelques femmes hétérosexuelles pourront également fredonner ce petit air. J’en ai croisé une, personnellement, qui la qualifiait, tout de même, de : « superbe exception à la règle». 

Marina est une collègue de Cat, qui est devenue une amie. Elles s’entendent comme larrons en foire, au travail comme dans la vie. Naturellement gaies, sociables, généreuses et enclines à faire la fête, elles se sont trouvées, et en trouvent d’autres, pour passer de folles soirées dans les gites de montagne, par exemple. 

Marina me considère également comme une amie, mais je dirais, différemment, plus pudiquement. Nous nous aimons sincèrement ; nous nous sommes apprivoisées. Avec l’aide de Cat. 

Cat : She’s nice to you, elle veut être ton amie, tu la repousses. 

Sido : Je ne sais pas quoi lui dire. 

Cat :  You’re afraid of her, in a way…

Sido : No, she’s making me uncomfortable. Je ne sais jamais si elle est vraie ou pas. 

Cat : Elle veut être vraie avec toi ! And she is ! Look, don’t worry, tu es dans la case : friend, sister, don’t touch. 

Être proche d’une telle célébrité n’a pas toujours été évident. Disons que Marina a pu faire des ravages, qui ont pu nous valoir quelques désagréments. Il y a eu surtout cette amoureuse éconduite, qui l’a suivie partout et jusqu’à notre porte, où elle a fait une colère cubique (et il faut le dire, justifiée) sous nos yeux et ceux de nos voisins. Comment, du tapage, du scandale ? Je n’aime pas beaucoup cela. Je l’ai dit. 

Mais en général, Marina se tient éloignée des ennuis et nous épargne les effets pervers de sa vie sexuelo-amoureuse. Bon… II a pu arriver qu’elle oublie la date de notre retour de vacances et, ayant vécu chez nous quelques temps, nous la retrouvions, avec non pas une, mesdames et messieurs, mais deux, nénettes au plumard. 

Cat : Marina ? 

Marina : Mmm. 

Cat : Tu dors ? 

Marina : Mmm. 

Cat : Marina ? 

Marina : Mmm… 

Cat : Tu fais quoi ? Il est midi…

Et trois têtes qui surgissent de la couette ! Et qui s’écrient d’une seule voix : 

– Midi ! 

Les Trois Grâces ensommeillées ! Marina et deux jeunes filles, qui furent immédiatement embarrassées. 

Cat : Marina tu vas bien, ça s’est bien passé ? 

(Et poursuivant pour moi, plus bas, mais pas trop) : 

Cat : They’re quite young… What do you think ? Eigtheen, nineteen ?  

Sido : I don’t know…

Cat : Quel âge avez-vous ? 

Première Grâce : Vingt ans. 

Seconde Grâce : Vingt-et-un.

Cat : Tant que ça ? They are probably lying… 

Marina voulait ne pas sourire… Les deux filles rougissaient. 

Cat : Il n’y a que vous trois ici ? 

Marina : Oui, ça va… 

Cat : Cette chambre d’amis est incroyable Sido, amazing, look : put one lesbian inside for fifteen days… And when you come back, tu as deux lesbiennes en plus ! By magic ! 

Marina : Ok, ça va… 

Cat : Two baby lesbians ! 

Sido : Allez, laissons-les s’habiller. 

Cat : We’ve got a magic room ! 

J’entraîne Cat qui continue dans le couloir : 

Cat : Should we adopt them ? Do they need milk or something ? 

Les jeunes filles ont décampé et nous avons ri un peu. 

Cat : Tst tst tst… Marina…Virgins now ?  

Marina nous porte une affection sans faille et ne rate jamais une occasion de nous prouver son amitié. Pour Cat, ma fille et moi, c’est la famille, c’est notre fée, et je ne crois pas que nous pourrons jamais lui rendre les largesses qu’elle nous prodigue. Quant à nous, nous représentons, il me semble, à ses yeux, un havre de paix, un foyer ami et stable, sur lequel elle peut réellement toujours compter. 

Pour ce qui est de sa vie intime, elle est bien plus proche de Cat que de moi. Et, si elle a un souci, c’est toujours vers Cat qu’elle se tournera en premier lieu. Marina parviendra à me parler, mais seulement à demi-mots et par sous-entendus, difficilement, avec des soupirs, comme si elle craignait mes jugements ou ma désapprobation 

– Cat t’expliquera. 

Marina me protège, aussi, de ses histoires et de son intimité. Pour être honnête, je préfère ne pas tout savoir, et n’ai pas toujours été ravie d’assister à la valse de ses petites amies. C’est vrai, quoi, on s’attache aux gens… Il y a quelques filles qu’elle a amenées chez nous, avec lesquelles nous avons passé des moments très agréables, que j’aurais volontiers continué à fréquenter, que j’ai vu s’éloigner à regret. Et il m’a été difficile, ensuite, de me lier avec celles qui les suivaient, les sachant immanquablement, elles aussi, vouées à disparaître. J’avais moins envie de les connaître, et ne me sentais pas, en leur compagnie, aussi légère, gaie et détendue que je l’aurais voulu. 

– Vous êtes d’où ? 

– D’internet.

J’ai appris à me tenir à bonne distance des conquêtes de Marina, elle a appris à ne pas me les coller systématiquement sous les nez. La magic room, c’était drôle, mais je refuse de participer, de près ou de loin, à la ferveur homosexuelle de ces dames. Je préfère que les plans culs ne passent pas la porte d’entrée. (Si vous me trouvez coincée, je réponds que j’ai un enfant et que les enfants, ça voit tout, ça entend tout, ça ressent tout, et que, ce qu’on appelle l’Innocence, est à préserver chez eux, il me semble, le plus longtemps qu’on le peut. J’ajoute que si ma fille avait été présente le jour de la magic room, je n’aurais pas ri, pas du tout.) Et oui, quand je suis invitée chez Marina, j’apprécie que les convives ne soient pas de parfaites inconnues.

– Vous êtes d’où ? 

– De l’After d’hier. 

Mais, à la montagne, il n’y a pas de règles… Enfin si, tout de même : Marina ne s’approchera jamais des couples (sauf s’ils le lui demandaient…). Ce veto exclu donc six randonneuses, classées sans suite dans la case « don’t touch » : Carole et Valérie, Laure et Lise, et, évidemment, Cat et moi. Ah ah ! Mais il y a toutes les autres ! Non, moins deux, qui sont également des amies proches et qui ne sont pas intéressées, puisque occupées à courtiser, pour l’une, une hétérosexuelle, pour l’autre, une homosexuelle déjà en couple. Case : « Fragiles, tourmentées, keep out. » Marina préfèrera les filles légères, disponibles, et comme il s’en présente toujours, pourquoi se compliquer l’existence ? 

– Vous êtes d’où ? 

– D’ici et maintenant. 

Reste donc, pour Madame la Tombeuse, sur cette montagne, neuf conquêtes potentielles, les copines de Carole et Valérie, toutes entre trente-cinq et quarante-cinq ans, bonne fourchette, belle brochette, faites votre choix mesdames et mesdames ! Dégradé de couleurs, allures et genres variés… Il faudrait être difficile… Attention aux Keep Out, attention aux cœurs d’artichauts, nous cherchons un spécimen libre de suite et pas compliqué. Si possible joyeux et sensuel, c’est encore mieux. Joli ? Parfait ! Trente-sept ans ? Excellent ! Prof de maths ? Vendu ! Qu’est-ce qu’elles vont se raconter ? Aucune espèce d’importance ! Rien ! Tout ! On s’en fiche ! Ne commence pas à compliquer, Sidonie, la Rando Gouine ! Et si ce spécimen-ci ne convenait pas, ou ne suffisait pas, qu’à cela ne tienne, nous avons : 9-1=8, huit spécimens de rab, pour tenter de satisfaire aux exigences de Marina ! Mesdames et mesdames en ont le tournis ? C’est vertigineux, c’est absolument à chaque fois, avec Marina, Marina, Marina, elle ne va même pas déployer une énergie folle, même pas le faire vraiment exprès, elle aura du succès le premier soir, se fera mettre le grappin dessus par la matheuse, bingo, juste le temps de la randonnée. Et ensuite, le plus naturellement du monde, chacune repartira de son côté. Cela ne vous paraît pas étonnant ? Moi, si… Magic room, magic mountains. 

Premier soir donc, mangeons un peu, faisons connaissance, tour de table, sourire ravageur et du velours dans les yeux, Marina ? Elle n’est plus là… La matheuse est jolie, grande, peau lisse et noire, formes généreuses… Mais l’avocate l’est aussi, plus petite, teint olive, la Méditerranée… Et la blondinette restauratrice, ne serait-elle pas également en lice ? Allons, un tour sur le lac, une promenade digestive, un bol d’air, pour se décider ? La nuit porte conseil. Il faut trouver l’Etoile du Berger, pour s’orienter, c’est Vénus.

Avant la fin de notre tour du lac, la matheuse, Cynthia, a passé une main dans le dos de Marina, qui a récupéré cette main et l’a gardé un instant dans la sienne. Et voilà… Début de la danse de la séduction. Marina regarde Cynthia, le haut, le bas, puis lui glisse quelque chose à l’oreille, un compliment peut-être, un appétit, une promesse. Cynthia recule, revient, rit, murmure à son tour quelque chose à l’oreille de Marina.

 Cat : I think… They should understand each other quite well… Quite quickly. 

A un moment, Marina se tourne vers nous, écarquille les yeux et se mord la lèvre : « C’est trop tard les filles, je ne vais pas pouvoir m’en empêcher, je ne vais rater ça, non mais est-ce que vous avez bien regardé cette merveille ? Honnêtement, là, ce n’est pas de ma faute. C’est elle qui a commencé ! » 

Cat : Tst tst tst… 

Sur la terrasse du gite, il y a tout le confort, des bancs, des transats, des coussins, des petits coins pour s’isoler. Il est bon de s’y laisser aller. Marina et Cynthia vont discuter tard dans la nuit, se plaire, flirter, tomber d’accord sur le fait qu’il leur est impossible de ne pas coucher immédiatement ensemble, et vont aller réveiller la pauvre avocate, la tirer de son sommeil, la caser dans une autre chambre, pour avoir la paix.

Marina, c’est mon ado, souvent : 

– Tu exagères, ça ne se fait pas !

J’essaie de l’éduquer. 

– Vous vous êtes excusées au moins ? 

Il y a du boulot. 

Je dois bien dire aussi cette chose qui m’étonne : Marina s’accorde avec toutes les femmes qu’elle fréquente. Jamais je ne pense : « Non, avec celle-ci, ça ne colle pas du tout. » Avec Cynthia, elles vont me faire l’effet d’un très joli couple. Et je vais trouver dommage, moi, que ce soit pour de faux… Elles vont marcher et rire ensemble toute la journée, seront attentionnées l’une envers l’autre, et dynamiques pour le groupe, surtout le soir, pour la déconnade. Avec Cat et Carole, ça va donner… Les femmes, quand elles commencent à être copines, complices, c’est drôlement joli à voir. Ces quatre-là faisant la vaisselle, hilares, étaient d’une beauté, mes aïeux… 

Parfois, j’ai l’impression d’écrire alors que les autres vivent… Leur légèreté m’apparait, me frappe et je décroche, loin d’elles toutes, renvoyée à ma gravité de toujours, de longtemps, mes yeux de miro perdus dans le vague. Souvent, c’est Cat qui vient, avec un sourire, un hochement de tête, une étreinte chaude et tranquille :  

– Where are you, babe ? 

Ou bien c’est Marina, avec énergie :  

– Sido, oh, tu planes ? Viens-là, mon oiseau ! 

Elle m’enlace soudain, et me garde, et je me laisse aller, et je me sens cet enfant perdu qu’on a retrouvé. Je pense que j’ai un peu un rapport mère-fille avec Marina… Qui s’inverse de temps à autre. Personne ne me récupère mieux qu’elle d’un déjeuner avec le père de ma gamine. 

– Ho la la la la la la mon chouchou… Il t’a dit quoi ? 

Et je mesure à quel point j’ai besoin d’elle, de Cat of course, et d’elles toutes… Ok, je suis là, mes très chères, j’écrirai plus tard dans ma tête, demain, quand on reprendra la randonnée. J’observerai parmi vous mon nouveau sujet d’étude : suivante ! 

Je vais me pencher sur la blondinette restauratrice, notre pro en cuisine, Nana, une fille qui, elle aussi, va faire une belle rencontre. Ah, mais il s’en passe des choses dans ces montagnes ! Non, là, je vous arrête tout de suite, ce ne sera pas du tout du genre de Marina et Cynthia. Il ne faudrait pas prendre les Alpes pour un baisodrome à gouines, tout de même ! Ce sera lent et réfléchi, mesuré, discret, passera presque inaperçu, et n’aura certainement pas de dénouement sexué au bout de dix jours de randonnée. Nana cherche l’Amour. Elle fait bien de s’approcher de Romane, notre amie entichée d’une hétérosexuelle indécrottable. Nana, s’il te plait, prouve-lui qu’elle mérite une femme accessible ! Depuis le temps qu’on le lui dit ! Parle-lui, séduis-la : lesbienne, parce que je le vaux bien ! 

Marina, Cat et moi, allons vivement pousser Romane à répondre à l’intérêt de la petite cuisto : « Vas-y, mais vas-y donc, empotée !  » Ce sera le prochain épisode de ce trépidant feuilleton pédestre, vous lirez : Madame la Cheffe.  

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Madame la Tombeuse

Mesdames Dupond et Dupont 

Et les gouines montaient, montaient, et Valérie et moi peinions à suivre leur irrésistible ascension vers les cimes… 

Ce n’est donc pas lors de la marche que je vais pouvoir me pencher sur mon nouveau sujet d’étude, un spécimen gémellaire : Mesdames Dupond et Dupont. Impossible de les suivre, il faut attendre les repas, les soirées, les matchs de Foot, pour les observer. Elles ont trente ans, ce sont les plus jeunes de la troupe. Et ce sont des sportives, avant tout des randonneuses, des vraies, qui crapahutent dans les montagnes, dans les villes, partout, toutes les vacances, tous les week-ends. Elles regardent les estimations données par les guides de randonnées et divisent le temps de moitié. Ce qui leur laisse le loisir de s’adonner à toutes sortes de jeux de balles, Foot, Basket, Tennis…

Evidemment, elles évoluent dans le groupe de tête, celui qui largue tout le monde en cinq minutes et bénéficie des douches chaudes à l’arrivée, sans pitié. Laure et Lise : la même taille, coiffées à l’identique, habillée par la même ligne de vêtements « outdoor »… J’avoue que je vais mettre un petit moment à les distinguer. Elles doivent l’entendre, la traditionnelle question aux lesbiennes : 

– Vous êtes sœurs ? 

Laure et Lise sont impeccables. Défilé Automne-Hiver 2017. Même après plusieurs jours de randonnée, leurs vêtements ont l’air fraichement repassés. Nouveaux textiles, nouvelles matières, équipement de pros, jusqu’aux gourdes à tuyaux et aux montres GPS. Je spécule, j’imagine leur appartement tout aussi rigoureusement moderne et organisé. 

Alors, laquelle est informaticienne, laquelle est logisticienne… Evidemment à la longue, je les différencie. L’informaticienne, c’est Laure, la marrante, l’énergique, celle qui est toujours prête à jouer au Foot, même après des heures de marche. Et quand Laure a réussi à convaincre Lise de chausser les crampons, elle perturbe son jeu en lui mettant des mains aux fesses, en l’attrapant par l’arrière du short ou carrément par la culotte. J’ai les preuves, j’étais sur la touche à prendre des photos. Parce que moi, en revanche, personne ne peut me convaincre : 

– Sido viens jouer ! 

– Jamais ! 

– Tu fais gardienne ! 

– Jamais ! 

Après une rando, un tel dénivelé ? Mais j’ai mal aux pieds, aux jambes, je suis fatiguée… Si quelqu’un me fonce dessus avec un ballon, je m’écarte, s’il me bouscule, je tombe. Et puis se faire arracher les sous-vêtements, non merci… Je croise le regard de Cat. Quoi que…

La partie reprend sur le carré de prairie. Lise contre-attaque, en pratiquant le pelotage de seins et de tout ce qui, de Laure, passe à sa portée. Entre elles-deux, le Foot dégénère en Rugby, ou en Catch, avec de grands rires. Dupont prend le dessus, non, Dupond est revenu ! Cet élastique ne tiendra pas jusqu’à la mi-temps ! Attention tout de même à ne pas se coincer le kiki ! Duo de clowns entraînant les autres dans la déconnade. Mes photos sont floues, j’ai des mains, des fesses, mais à qui appartiennent-elles ? 

Malgré son autorité naturelle, Carole, Madame la Commissaire, peine à rétablir le calme et le bon déroulement du match. Obstruction ! Péno ! (Je ne comprends rien.) A chaque action, Lise et Laure essayent des coups en douce, et rient avant même d’avoir réussi quoi que ce soit. Des chiots, ivres de jeunesse et de jeux. Et c’est bien ainsi, car Lise n’a pas toujours été bien traitée par les femmes. Par une, surtout. 

Avant madame Dupont, elle fréquentait Madame Vampire, abusive et violente, qui l’expédia à l’hôpital, qu’elle expédia au tribunal. Cette histoire va surgir lors d’un repas et faire débat : les gouines ont beaucoup à dire sur la maltraitance, qu’elle soit physique ou verbale. J’avoue avoir un peu de mal à me figurer que la violence puisse s’immiscer entre deux femmes au point d’en envoyer une aux Urgences… Cela me paraît extraordinaire, impensable. Et pourtant, appuiera Madame la commissaire : c’est fréquent.
Par expérience, j’ai tendance à étiqueter la violence comme étant masculine. Parce que les individus les plus dominés par elle, que j’ai pu croiser dans ma vie de femme, depuis les petites classes jusqu’à aujourd’hui, les plus à même d’être agressifs et dangereux envers moi, arbitrairement, par plaisir, parce qu’ils le pouvaient physiquement, appartenaient au genre masculin. Je n’ai jamais eu à me méfier des femmes, à Paris, au Caire, à Prague, à Delhi, ni nulle part, et j’ai pas mal voyagé. Des hommes par contre, oui, j’ai dû m’en méfier absolument partout. J’ai été suivie, emmerdée, tripotée, dans les métros parisiens comme dans les ruelles indiennes. J’ai été arrosée de bière et d’insultes, bousculée, parce que j’avais fait l’affront à un inconnu de ne pas répondre à son apostrophe familière, à Sydney. Il prétendait pouvoir m’enseigner des notions de respect à l’aide de ses parties génitales, j’ai détalé avant de prendre ma leçon. 

Donc, pour moi, une femme qui serait physiquement violente, s’abaisserait à la bestialité, que j’associe viscéralement à une tare d’homme, de certains hommes, disons, mais qui sont légion à la porter, si l’on en croit le nombre vertigineux d’agressions (sexuelles ou non) qu’ils commettent sur les femmes, en famille et dans l’espace public, partout dans le monde, aujourd’hui et depuis toujours. (Rien que pour se mettre en bouche, on lira l’Etude Nationale sur les Morts Violentes au Sein du Couple, disponible sur le site internet du Secrétariat d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes. Les études des années précédentes sont également disponibles. Comme ça, on peut faire des comparaisons, des moyennes. Allez, à la louche, au début du XXIème siècle (en France, dans le couple hétérosexuel) : un homme tue une femme tous les trois jours.) 

Sexe faible, oui vraiment. Sexe occis à la naissance même, à certains endroits de notre belle planète, sacrifié sur l’hôtel du Masculin. Ah, non, une fille, ah non, couic. La dote ou la vie. Féminicide, depuis des siècles, pour un tout petit, aléatoire, et si joli, chromosome X. Supériorité de naissance pour le Y, absolument partout et de tout temps, aussi injustifiée qu’un privilège de caste, Rajput et Intouchable, noble et gueuse. 

Je connais pour ma part la violence des femmes, des femmes hétérosexuelles, des femmes hétérosexuelles de ma famille. Les lesbiennes les horrifient vraiment. Je les horrifie vraiment. Honnêtement, je crois qu’elles préfèreraient que les gouines n’existent pas. Du coup, elles ne m’incluent jamais tout à fait ; elles m’oublient, sans même le faire exprès. Jusqu’au décès d’une grand-tante, que j’apprends avec retard, chagrin et colère. Olga est partie, la cérémonie est passée, et ni ma grand-mère, ni ses sœurs, ni ma mère, ni ma sœur, ni une tante, ni une cousine, ni une nièce, n’a pensé que je pouvais être concernée. Que j’étais concernée. 

– Ma grande, on t’a, zappée, c’est fou, on t’a, toutes, zappée.

Cette violence-là. Pour dire la vérité, et c’est lié à cette omission collective, Olga n’est pas, dans mes palanquées de grand-tantes, anodine pour moi. Elle est la seule à m’avoir toujours ouvertement encouragée à aimer qui je voulais ; longtemps, on m’en a tenue éloignée. Fêtarde, buveuse, fumeuse, jouisseuse, elle aussi, les hétérosexuelles dominantes auraient préféré qu’elle n’existe pas ! Voilà, elle n’existe plus, sauf pour moi (et pour vous, si vous voulez bien vous figurer une vieille dame drôle et tendre, gay et friendly.) Mais… Et les hommes, me direz-vous, ils ne peuvent pas donc pas prévenir ? Dans ma famille, non, l’information ne passe pas par eux. Il n’y a pas de réseau. Mon père ne me téléphone jamais. Et si je l’appelle, même sur son portable, après s’être assuré que je vais bien, il se débarrasse de moi : 

– Attends, je te passe ta mère. 

Je me manifeste forcément pour un détail d’organisation qui ne le concerne pas et qu’il n’a pas besoin de connaître. Le quotidien est affaire de femmes. S’il me demande : 

– Rappelle plus tard, tu veux ? 

C’est que ma mère n’est pas là (et elle, n’a pas de portable). Mon père ira chercher l’un ou l’autre à la gare, ou acheter le pain, de bonne grâce, mais sans jamais avoir pris aucune initiative. Donc il ne s’occupe pas des réunions de famille, qu’elles soient d’ordre festif ou funéraire. Les invitations, les cérémonies, les repas, tout sera géré par les femmes. Et donc, pour la mort d’Olga, c’est le matriarcat que je blâme : 

– Mes petites, vous me désespérez, toutes, profondément. 

Et je, dédie, à ma, grand-tante, cette, modeste, Rando Gouine.

Mais revenons à Lise et à sa Vampire, à la violence dans le couple lesbien, au passage à l’acte, à l’injure qui s’incarne, aux volées de coups. Comment peut-on en arriver là ? Evidemment, Lise ne se pas fait démolir le portrait du jour au lendemain. Ça vient peu à peu, ça prend, comme une mayonnaise, jusqu’à devenir une habitude, puis un jour ça va trop loin. 

Elle ne se souvient pas de la première gifle ? Ce qui m’épate aussi c’est qu’elle endure plus d’un an ce traitement, cet enfer quotidien de domination financière, verbale et physique, sans jamais se confier à personne. Quelle solitude ce doit être, aller travailler quand on est meurtrie, salie, insultée… La journée doit être terrible, dégueulasse. Et rentrer chez soi, en sachant qu’on sera battue, encore… 

Pour se dégager de sa tortionnaire, il faudra à Lise un électrochoc, une image forte sous une rangée de néons : se voir sur un brancard, seule, fauchée et salement amochée. Elle réagit, appelle sa famille à la rescousse (elle n’a plus beaucoup d’amis, Madame Vampire a fait le vide autour d’elle), récupère quelques effets personnels et porte plainte. Traques, menaces, intimidations, jusqu’au procès. La fuite de Lise exacerbe la violence de Madame Vampire : Me quitter, comment oses-tu, misérable, moi qui te traites si bien ? Et j’irais en prison pour toi ? 

Et elle ira, en effet, purger sa peine. On se demande, sans cette incarcération, jusqu’où Madame Vampire aurait poussé la bestialité. En fait, on ne se le demande pas, on le sait bien, mais on n’ose pas approcher l’idée : l’homicide. Alors vient immédiatement la question de la détention : aura-t-elle été bénéfique ? Une autre éventualité effroyable se dessine : la récidive. 
Et un ange passe. 

Lise, Lison, Lisette, impeccable et joyeuse, elle est bien mieux avec Madame Dupont, dont les attaques footballistiques à l’élastique expriment seulement sa gentillesse et son attrait pour elle. Mieux vaut un chiot joueur qu’un molosse enragé, la passion « outdoor » que les portes dans la gueule. Elle garde de tout cela une cicatrice sur l’épaule, qu’elle montrera, vilaine blessure de guerre, inscrite là pour ne pas oublier. Humérus fracturé, quand même… Je suis coite. Aurait-elle pu subir, aussi, des violences sexuelles ? Tant qu’on y est…. Mais je ne vais pas poser la question. S’il y avait, en plus, une plaie de cet ordre, je ne voudrais pas être celle qui y remue le couteau de la curiosité. 

Et pour continuer dans la poésie, terminer de plomber l’ambiance, les filles se mettront à raconter les coups, les insultes, les crachats, les avanies, les veuleries, toutes ces petites tracasseries auxquelles elles ont dû faire face, comme inhérentes à l’existence des lesbiennes. 

– Hé oui, c’est la vie, sale gouine… 

Valérie et moi dresserons des listes de noms d’oiseaux qui nous caractérisent, ou nous ont caractérisés ; elle ne peut pas, cette Chevalière de la Manchette (je féminise l’expression) s’empêcher de retourner au XVIIIe siècle. Notre répertoire aura son petit succès et le mérite de chasser les idées noires. De la bonne humeur, bande de broute-minous, ouvrières du bâtiment ! Tas d’inverties ! Grosses gousses ! Se réapproprier les insultes fait un bien fou… N’est-ce pas, gougnote ? On pourra aussi en inventer, et certaines convives vont se montrer très imaginatives : barattes à moules !  

Il faut bien rire un peu. Et puisque je fais désormais parfaitement la distinction entre mesdames Dupont et Dupond, il est temps de passer à mon nouveau sujet d’étude. Alors… Ce sera un spécimen célibataire, grand consommateur de plaisirs. Bientôt quarante ans et une collection indécente de conquêtes, éternellement entre deux amantes et un plan cul, celle qui ne pourra pas terminer cette randonnée sans avoir couché avec quelqu’une, j’ai nommée Marina, Madame la Tombeuse. 

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Mesdames Dupond et Dupont 

Lettres de Manon Roland à Sophie Cannet

Puisqu’il en est question dans le feuilleton Rando Gouines (Madame la Professeure) et que ces lettres sont tombées dans domaine public, il n’y a pas de raison de s’en priver. Mais il faut toujours citer ces sources :

Lettres de Madame Roland
Publiées par Claude Perroud, Recteur Honoraire, Avec la collaboration de Marthe Conor
Nouvelle série, 1767-1780
Tome Premier
Paris, Imprimerie Nationale
MDCCGCXIII
Collection de documents inédits sur l’Histoire de France publiés par les soins du ministre de l’Instruction Publique.

J’ai pris la liberté de sauter des lignes entre les paragraphes. Les notes proviennent de l’édition originale.

À Sophie(1). 5 février 1776(2).

Tu as bien raison, je suis trop confiante ; je me le pardonne d’autant moins, que je regarde la faiblesse comme cause de ce défaut. Quant on supporte les événements avec une courageuse tranquillité, on n’éprouve pas si fortement le besoin de partager les impressions qu’ils font sur nous ; d’ailleurs, ayant déjà une amie, un tel appui doit suffire.Je sentais tout cela, et réfléchissant d’avance sur le caractère et l’humeur de ta soeur, je m’étais bien proposé de ne lui rien dire de la dernière démarche(3). Mais lorsqu’elle vint me voir et qu’après avoir passé quelques heures à me parler de ce qui l’intéressait le plus elle-même, elle vint à me questionner sur ce chapitre, mon âme s’ouvrit au charme de la communication réciproque..… mon secret m’est échappé. Ce qu’il y a peut-être de plus plaisant, c’est que je lui confiais jusqu’à la résolution que j’avais faite de ne rien lui dire. Il m’aurait été plus facile (je crois) de lui cacher le tout que de lui céder cette partie. Si elle n’avait pas été déjà instruite, je n’aurais pas eu à résister aux questions que lui faisait faire l’intérêt même qu’elle prenait pour moi à la chose. Au reste, je ne m’inquiète pas des suites, parce [que], quand le mal est sans remède, il faut s’éviter le surplus des peines du regret; mais c’est une leçon pour moi que je tâcherai de mettre à profit dans les circonstances à venir.
Comment peux-tu craindre, ma Sophie, que j’aie soupçonné de jalousie les observations que tu me fis faire à ce sujet ? Te serais-je assez peu connue pour pouvoir me supposer si aveuglée ou si ignorante sur les dispositions de ton cœur ?….. Non, ma chère amie, jamais pareille idée ne s’est présentée à mon esprit ; je te rends plus de justice. Eh ! si je suis trop confiante pour le commun des hommes, serait-ce dans l’amitié la plus intime que je porterais la méfiance ! Je suis encore dans l’âge heureux des erreurs favorables à mes semblables. Hélas ! si jamais l’expérience et les années m’acquièrent le triste droit de les mépriser et de les craindre, je suis bien sûre que ce ne sera pas envers toi qu’elles m’apprendront à être prudente et à dissimuler avec sagesse. Tu n’as rien à appréhender pour les choses qui te regardent, il ne m’est rien échappé de ce que j’en pouvais savoir : l’amitié m’instruit mieux pour toi que la raison ne fait pour moi-même. Qu’elle est constante et qu’elle est douce, cette amitié, ma Sophie ! Elle donne un prix infini à tout ce qu’elle motive ; elle éclaire sur les intérêts de son objet plus rapidement et plus sûrement que ne feraient les plus solides réflexions (c’est l’instinct du sentiment qui distingue infailliblement ce qui est préférable) ; elle est un baume délicieux pour les plaies du cœur ; sa voix charmante porte dans l’âme le calme et la félicité. Malheureux celui qui la méconnaît ! Il ignore ce qui complète les plaisirs et ce qui rend ses peines supportables.
Ta lettre m’a remise dans cette situation où la philosophie m’avait d’abord placée, et dont les inquiétudes m’avaient tirée. Je n’ai jamais eu de regret à la démarche que tu as favorisée, je sentais trop bien jusqu’à quel point elle m’était nécessaire et je voyais clairement qu’elle n’ajoutait rien à la difficulté de former d’autres nœuds ; si je fus triste un instant, c’était l’effet des contrariétés qui me tourmentaient alors : c’était une nouvelle preuve de l’humaine faiblesse ; c’était enfin parce que aimer, être sensible, devoir le taire et le cacher ne peut manquer de troubler parfois le sang-froid le plus philosophique, quand l’on aperçoit encore un avenir aussi pénible que le présent. M. de Maupertuis avait bien raison de regarder la prévision comme une des sources les plus fécondes de nos maux. Le Caraïbe qui pleure, faute d’avoir prévu, en vendant le matin son lit de colon, qu’il en aurait besoin le soir, est moins à plaindre que l’homme réfléchi dont la prévoyance aggrave les maux et empoisonne jusqu’à ses plaisirs.

Je ne crains plus les tentatives du parti dont je t’ai parlé : j’ai vu Sainte- Agathe, et sans lui dire tout à fait mes raisons relativement à mon père, les circonstances m’ont fourni de quoi opposer aux avances qu’il pourrait réitérer. Mais, comme si je ne devais pas rester un jour sans quelque nouveauté de cette espèce, il s’en présente une autre. L’abbé L. G. [Le Grand], que tu as vu ici, et même avec lequel tu dînas, vient de faire quelques propositions pour un de ses parents : il le juge fort convenable par rapport à la façon de penser, sur la connaissance qu’il prétend avoir de la mienne et de celle de son parent. On doit nous faire trouver ensemble quelque jour. J’ai le bonheur dans tout cela que mon papa me fait part de tout ; cela me prévient et me dispose à m’arranger en conséquence des choses et de ma volonté. L’état et la fortune paraissent convenables ; mais ce qui m’en plaît bien davantage, c’est que c’est un homme veuf, quoique jeune, et qu’il a un enfant ; tu sens combien cela favorise et prétexte un refus. Je me trouve, en outre, assez bien avec l’abbé L. G. pour lui parler franchement en particulier, au cas que je sois pressée. Je vois très bien l’importance de ne pas quitter mon père actuellement, et je t’assure que je suis bien résolue à ne pas céder aux sollicitations, telle chose qui arrive. Je serai ferme dans les choses ; et si je gémis sur largueur de la nécessité, si je fléchis sous le faix des disgrâces, ce ne sera jamais que dans le secret et dans le sein de l’amitié pour y puiser de nouvelles forces. J’éprouve combien il est salutaire de s’attendrir avec elle, et je n’aurai jamais honte d’une faiblesse que je montrerai volontairement à ses yeux. Je me souviens de ce que notre ami Young dit à ce sujet, j’aime à m’autoriser de son sentiment : « Méprisez, dit-il, l’homme superbe qui rougit de pleurer. L’homme ne s’avilit point en répandant des larmes ; la raison permet les pleurs à un être malheureux et sensible : elle n’en défend que l’excès.(4) »

Je t’écris, ma bonne amie, dans un instant délicieux (j’entends pour lui-même, car celui où je t’écris devient toujours tel) : Il est 5 heures du soir (lundi 5 février 1776) ; je suis seule dans mon petit cabinet, que la rigueur du froid m’a forcée de déserter pendant quelque temps. J’y reviens avec un nouveau plaisir. C’est l’endroit de la maison où j’ai le plus de particulier ; c’est celui où tu t’es plu quelquefois, c’est le dépositaire de mes pensées ; c’est le lieu enfin où je t’écris toujours, où je m’entretiens avec les morts illustres dont les ouvrages m’instruisent et m’amusent. Tout cela me le rend cher, car on contracte un certain attachement pour les lieux comme pour les personnes.

Je ne suis pas aujourd’hui dans les angoisses qui me serraient le cœur la dernière fois que je t’entretins ; j’ai pris de nouveau mon parti, j’ai réveillé mon courage, et j’ai surmonté les amertumes qui flottaient sur mon âme. C’était un orage auquel la bonace a succédé, je jouis du calme d’un temps pur et serein ; ma santé en est mieux, j’ai un air gai, bien portant ; ma personne et mes discours annoncent l’aisance et la joie de la liberté ; je défie le plus fin de me croire, par mon extérieur, possédée d’une passion telle que l’amour. Aussi je détermine le plus qu’il m’est possible mon activité vers un autre objet ; j’en ai une dose copieuse. Je porte dans l’étude une ardeur que je voudrais bien apprendre à diriger avec fruit, car je me sens faite pour l’employer utilement ; c’est la seule carrière qui me soit ouverte, je brûle de m’y élancer. Je m’aperçois bien que trop de variété dans les études s’oppose au progrès. Jusqu’à présent, je n’ai cherché qu’à me faire des principes et à former mon esprit, c’est-à-dire à lui donner les moyens de juger sainement des choses relatives à la conduite de la vie : je suis fixée sur l’essentiel, et quoique je sache bien qu’en fait de morale on n’est jamais trop éclairé, il me semble pourtant qu’il est temps de me faire une méthode et d’adopter un genre. Par ma situation, qui ne doit pas changer de si tôt, je vois que l’étude est ma ressource et mon principal objet ; je vois de plus que je manque de ce certain ordre qui rend l’étude profitable en faisant un choix de ce à quoi l’on veut principalement s’appliquer. Que gagne-t-on à courir, sans cesse et sans règle, de l’histoire à la métaphysique, de la philosophie aux vers, des belles- lettres à la physique ? On entasse dans sa mémoire une infinité de matériaux qui y demeurent confondus par l’impossibilité de dégager chaque chose de tout ce qui lui est étranger ; on étouffe les idées des choses par celles des faits ; on sait beaucoup, sans savoir rien de clair et de distinct. Je suis lasse de battre les buissons, je voudrais me faire une marche uniforme. J’ai renoncé au titre d’agréable de société ; je me soucie peu de la petite estime que donnent de petits êtres à la petite espèce de mérite qui fait les brillants du jour. Peu m’importe que des sots m’appellent faiseuse d’esprit, ou qu’un pédant attentif aux syllabes, appréciateur du mérite par les mots, me trouve la mâchoire lourde et l’esprit grossier, parce que je n’aurai pas tout Vaugelas dans ma tête ! Je saurai toujours bien faire les frais de l’amusement pour une compagnie qui me plaira ; mais je n’ai pas envie de perdre mon temps à l’acquisition des perfections minutieuses des cercles. Je veux de la retraite et de l’étude solide ; je veux nourrir mon cœur en cultivant mon esprit. J’aurais besoin d’un conseil et d’un guide dans le moment présent ; le Sage m’en aurait bien servi ; pourquoi faut-il qu’il s’éloigne à force de bienveillance ? Il m’avait invitée à l’étude du latin : toutes mes affaires m’en ont dérangée ; avec cela, c’est d’une sécheresse accablante. Je suis pourtant bien tentée ; mais encore toute seule point de secours. En vérité, je suis bien ennuyée d’être femme : il me fallait une autre âme, ou un autre sexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme Spartiate ou romaine(5), ou du moins homme français. Comme tel, j’eusse choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu’une de ces républiques où l’on peut être homme et n’obéir qu’aux lois. Mon dépit a l’air bien fou, mais réellement je me sens comme enchaînée dans une classe et une manière d’être qui n’est pas la mienne. Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique qui, transportés dans nos ménageries, sont forcés de renfermer, dans un espace qui les contient à peine, des facultés faites pour se déployer dans un climat fortuné, avec la vigueur d’une nature forte et libre. Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaînes. ô liberté! idole des âmes fortes, aliment des vertus, tu n’es pour moi qu’un nom ! ….. à quoi me sert mon enthousiasme pour le bien général, ne pouvant rien pour lui ! Ah ! Sophie, juge comme je suis pour l’amitié, puisque c’est chez moi le seul sentiment en liberté. Je m’impose silence sur des choses que tu sens comme moi, et je reviens à ma lettre, si toutes ces pensées confondues peuvent en prendre le nom.
Je ne t’envoie pas l’ouvrage de D. L. B. ; j’en avais parlé à ta sœur, mais si je le lui donne, ce ne sera qu’à l’instant de son départ. Elle pourrait le laisser voir et cela ferait faire des questions. Je n’en ai point parlé à M. Roland. Il me paraît fortement occupé et peu disposé par cette raison à voir un ouvrage qui n’est pas de la première volée.

J’ai été hier chez les bonnes cousines, en revenant du couvent. Voilà trois fois que j’y vais dans un assez long intervalle, et j’arrive toujours l’instant d’après une de tes lettres. J’ai lu celle d’hier, j’y ai vu avec attendrissement ce qui me regardait, exprimé de cette manière qui peint si bien l’amitié.

C’était du comique que de voir hier M. Dessalles, avec son air de loyal chevalier, se plaindre de mes yeux, me tourner le dos pour éviter de les voir, puis bouder de ce que je traitais cela (comme je le crois être) de gentillesses de société et de propos obligeants. C’est un homme qui a fameusement couru dans les champs de Mars et de Vénus, et qui ne paraît pas y avoir épuisé son feu. J’ai vu avec plaisir qu’il avait pour toi cette estime qu’inspire toujours le solide. Ta sœur a une vivacité qui va plutôt chatouiller l’imagination. On te croit un caractère, et l’on ne se trompe pas.

Tu me donnes le plus doux espoir; je l’ai saisi, je l’ai renfermé dans mon cœur, il y fait germer le plaisir. — Quelle joie, ma Sophie! Il me semble que chacun de tes voyages devient plus intéressant que le précédent. Ta sœur m’a dit, au commencement de cette année, qu’elle avait dîné chez Mme Cannet(6) avec celui que ton frère te destinait. Il est, dit-on, doux et modeste comme une jeune fille ; une belle chevelure blonde, une honnêteté touchante ; ce caractère d’une belle âme qui se peint sur la physionomie, le rendant intéressant….. enfin….. quelle folie ! Je ne l’ai pas vu, mon imagination fait la moitié du portrait. — Adieu, je déraisonne, je folichonne : j’aurais voulu causer d’autre chose, mais le papa va rentrer ; je ferai sa partie(7) ; je fais ce que je puis pour l’amuser, et j’en suis dédommagée ; ces sacrifices portent avec eux leur récompense : je jouis de tout le plaisir que je lui donne.

Adieu, ma chère, je suis toute à toi. Je ne puis te dire que les mêmes mots, mais mon cœur y met toujours plus de sentiment

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(1) Archives d’Iga ; adresse, timbre et visa, cachet. Vauban, I. 340 344.

(2) La date est dans le corps de la lettre.

(3) La lettre d’aveu envoyée à La Blancherie par l’intermédiaire de Sophie et dont Henriette ne savait rien encore.

(4) Marie Phlipon transcrit ici ou plutôt interprète (car car elle ne cite jamais exactement, j’ai pu le vérifier bien des fois) un passage de la treizième Nuit d’Young.

(5) C’est une parole que M. Roland a plusieurs fois redite : « Plus d’une fois je pleurais dépitée de n’être pas née Spartiate ou Romaine.» (Extrait de mon âme », ms. 6a44, fol. 29. des Papiers Roland). « Combien de fois je pleurais, dépitée de n’être pas née Spartiate ou Romaine.» (à Roland, 21 avril 1779, Lettre d’amour). « Je me dépitais de me trouver Française » (Mémoires, II, 105). Quarante ans auparavant, Rousseau, en présence du pont du Gard, se disait «en soupirant» : « Que ne suis-je né Romain!» (Confessions, 1ère partie, livre VI.) Marie Plilipon, en 1776, n’avait cependant pas lu les Confessions qui ne commencèrent à paraître qu’en 1781. Mais ces sentiments étaient dans l’air.

(6) La femme de l’auditeur k la Chambre des comptes, rue du Jour-Saint-Euslache.

(7) De piquet. Voir Mémoires, t. II, p. 191.

Lettres de Manon Roland à Sophie Cannet

Madame la Professeure

Supporterez-vous les courbatures, le poids du sac, la poussière collée à la sueur, les marbrures de crasse, le rêve lancinant d’une douche, les petits bobos, les croquenots ? Vous pourrez dormir nue dans un duvet chaud et aurez le sommeil du Juste, êtes-vous prête pour la Rando Gouine ?

Alors en avant, marche ! Dix jours de montagne avec que-des-gouines ! À croire que la nature est aussi généreuse en homosexuelles qu’en oiseaux ou en plantes. On observe des spécimens variés, des grands, des petits, des lents, des rapides, des discrets, des flamboyants…

J’ai parlé de la petite troupe que nous formions et de Madame la Commissaire, Carole, que j’avais eu l’occasion de rencontrer par le passé, dans un tout autre contexte, dans l’exercice de ses fonctions. Ce spécimen-ci me posait quelques difficultés d’approche ; je ne trouvais rien pour engager la conversation. J’aurais dû simplement lui dire :

– Au fait, on se connaît…

Cela m’aurait lancé. Mais je n’y parvenais pas, de but en blanc, et pensais toujours qu’une meilleure occasion se présenterait. Carole me paraissait tellement… Je ne sais pas, cartésienne, logique ? Insurmontable, une montagne d’assurance que je ne savais pas aborder. Je crois qu’elle le sentait et posait parfois sur moi le même regard sondeur qu’autrefois au commissariat :

– Quelque chose à cacher, peut-être ?

Du coup, j’avais l’impression d’avoir de lourds secrets. L’amie de Carole, Valérie, était plus accessible, professeure de français, on a vite trouvé à discuter. La Littérature nous a rapprochées, ou divisées, nous devisions en marchant, faisant fuir, à la longue, les autres randonneuses. Nos deux sportives évoluaient dans le groupe de tête, tandis que nous demeurions à la traîne. La faute à Jean-Jacques, aux herbiers de l’enfance et à l’art de la promenade.

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. »

Il fallait nous rappeler à l’ordre, Carole et Cat râlaient, alors quoi, on faisait de la rando ou on rêvassait ? Nous les encouragions à nous distancer, à continuer en courant si cela leur chantait, en sachant pertinemment qu’elles en étaient capables.

Valérie : Vas te fatiguer, Chérie, vas !

Sidonie : Run, Forest !

Nous n’avons pas toutes réalisé des herbiers étant petites, ni peuplé notre imaginaire de personnages de fiction. Certaines jouaient concrètement aux billes et au ballon dans les ruelles.

Valérie : Tu arrives à la suivre ?

Sidonie : Non. Toi ?

Valérie : Non. Elle fait du sport tout le temps ?

Sidonie : Oui. Elle court, plus piscine et tennis.

Valérie : Moi, elle court, plus sports de combat.

Sidonie : Ah oui…

Valérie : Sinon, tu as lu aussi les Confessions ?

Sidonie : Bien-sûr !

« Je me souviens de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même.»

Valérie raconte comment son goût des livres lui est venu, par ennui, par solitude, parce qu’elle vivait chez une tante taiseuse et bigote, à deux pas de la bibliothèque municipale. Elle a commencé par emprunter un livre pour l’école, Les Trois Mousquetaires. Elle a adoré le texte, l’aventure, l’amour, les rebondissements, et a emprunté tous les autres Dumas disponibles. De là, elle n’a plus cessé de lire, en s’avalant des œuvres complètes, ce que j’ai pas mal fait, moi aussi.

Valérie : Tout Rousseau, et puis tout Proust, tu vois ?

Je vois, on développe une affection à l’égard d’un écrivain, une dépendance, à sa musique, à sa voix, on termine son livre à regret, on passe au suivant, cherchant à retrouver ce qui nous touche, ce qui nous parle. Chante, Marcel, chante…

Valérie : Mais finalement, dans la vie, ça m’isolait encore plus.

Il faut finir le chapitre, ne pas manger, ne pas dormir, ne pas sortir prendre l’air ou alors, avec son bouquin sous le bras. On apprend à lire partout.

Valérie : Des amis pour quoi faire ? Parler à qui ?

Décrochage… Décrochage avec les adultes pour commencer. La Littérature comme refuge, pour entrer dans un monde habité, alors que la vraie vie est vide, ou quadrillée d’interdits, d’impasses. On pense que vous avez le goût de l’étude, ce n’est d’abord qu’un besoin éperdu d’être libérée de la réalité et de ses carcans. L’étude vient ensuite, d’elle-même.

Valérie : Et dans les classes littéraires, il y avait peu de littéraires.

Elle est pâle et fine, blonde, avec des yeux bleus si lavés, des regards si lointains, que j’ai du mal à les lire. Diaphane, souple, fragile, élégante comme une page de beau papier. Je me dis qu’elle a dû essayer avec les hommes, ou sinon, probablement leur plaire. (Et c’est assez juste, puisque j’apprendrai plus tard que Madame la Commissaire l’a enlevée à un libraire, cinq ans plus tôt.) Et j’ai beau l’observer, à la loupe, comme un herboriste devant un nouvel échantillon de sa collection, je ne lui trouve rien de commun avec les lesbiennes que je peux connaître. Gouine, elle ? Je ne prétends pas être infaillible quant à la détection des préférences sexuelles chez les individus, mais il y a tout de même des femmes chez qui je « sens » le terrain homosexuel. Il est plus ou moins net et dessiné, mais se découvre, dans une attitude, un geste, un regard, je le devine, suis à même de le reconnaître. Mais là… Spécimen à part. Branche cousine. Catégorie singulière. Rareté des montagnes. Edelweiss. Leontopodium Alpinum. Etoile des Glaciers.

Valérie : J’aimais bien les maths aussi, je trouvais ça reposant, j’ai hésité pour mes études…

Elle n’en finit pas de me surprendre ! Mais quelle variété est-ce donc ? Personnellement, j’ai développé très tôt une aversion pour les mathématiques, que rien n’a pu lever, qui m’a toujours poursuivie. Les cours de soutien me collaient des migraines. Me contraindre pendant des heures à réfléchir à autant de fadaises relevait de la torture. Mais je m’en tape de ton robinet qui fuit, de tes balles rouges et de tes balles bleues, la probabilité que ça m’intéresse est nulle ! Et quand bien même j’essayais, je n’y parvenais pas, mes résultats ne tombaient jamais juste. Ça m’humiliait, je me fâchais, balançais tout à travers la pièce. Purée, mais j’appelle un plombier ! Je quantifie mon sentiment d’infériorité, je mesure mon inadéquation aux Sciences Exactes !

Je me souviens de ce professeur malgache, très gentil, très patient, très mauvais en français, qui me disait avec son accent à couper au couteau :

– Maisel, les mathématiques, c’est facile : il suffit d’écrire.

Écrire ? Avec lui, j’ai réellement halluciné. Il me faisait des démonstrations enthousiastes dans une langue incompréhensible, passionné, émerveillé par la clarté de ses raisonnements, blanchissant le tableau de signes étranges… Il écrivait ? J’étais au spectacle, il roulait des yeux, arpentait l’estrade, ouvrait les mains :

– Voyez ? Il suffit d’écrire !

Mais je reviens à mon exemplaire Valérie. Ça me turlupine : gouine ? En couple avec le spécimen Commissaire ? De la famille des rustiques, persistants, tannés, ténébreux, baraqués, karaté ? Ah oui ? Ah tiens. Ah bon. Le jour et la nuit. Parce que, par ailleurs, pour ce qui est des couples, j’observe, à l’inverse, dans certains cas, que les individus qui nichent ensemble, se ressemblent. Exemplaire en doublon. La taille, la tête, la voix, tout, coiffées, habillées, à s’y méprendre, à confondre leurs prénoms, Laure et Lise, laquelle est laquelle, Dupont et Dupond… Ce phénomène de mimétisme, et quasiment de gémellité, me laisse également perplexe : elles sont ensembles, elles sont pareilles…

Alors que chez Carole et Valérie, rien de commun. Ni dans les proportions, la silhouette ou la tenue vestimentaire. Et des métiers, une culture, des goûts différents, sauf l’une pour l’autre, visiblement, pour se mettre d’accord. Je les trouve improbables ensemble, mais je vais m’y faire.

Valérie : Ça monte ! Je sens que ça va être dur !

Sidonie : La rando, tu le fais pour elle ?

Valérie : Honnêtement, oui, je me force. Mais je ne l’accompagne pas tout le temps. Si c’est trop haut, trop roots, pas de douche, je ne viens pas. Elle le sait, le sport et moi, ça fait deux.

Effectivement à la regarder, on n’imagine pas Valérie courir pour le plaisir ou faire une prise de karaté à qui que soit. Le calme d’une bibliothèque, le cadre d’une salle de classe, lui siéent tellement mieux ! Elle pourrait même être d’un autre siècle… Contemporaine de Rousseau qu’elle aime tant, par exemple. Une salonnière, une intellectuelle, comme Madame Roland ou Olympe de Gouge. Enfin… Leur sort n’est pas enviable, elles ont été décapitées à cinq jours d’intervalle sous la Terreur. Quel dommage. Elles écrivaient si bien, leurs idées étaient louables ! L’égalité des sexes, la liberté d’expression, l’abolition de l’esclavage, une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne ! Elle savait bien, Olympe, que si n’apparaissait pas le mot « femme » dans le titre du document officiel, le terme universel d’« Homme » n’allait pas garantir l’égalité entre les citoyens des deux sexes….

Jusque-là, les filles avaient été gavées de Vies de Saintes, de Manuels d’Instruction, de Morale et d’Economie domestique. Ornés, s’il-vous-plait, de gravures récréatives. On leur avait donné, jusqu’à la nausée, des Recueils de Chants, de Contes et d’Historiettes, à l’usage des demoiselles. Des ouvrages composés pour convenir à leur condition et à leur esprit. Le Roman et les essais étaient proscrits. Alors évidemment, quand toute cette matière intellectuelle avait été enfin accessible, les filles s’étaient jetées avidement sur tous les champs de la connaissance ! (Emilie du Châtelet emportait tout en mathématiques, elle.)

Nul doute qu’au XVIIIe siècle, Valérie, Madame Edelweiss, lettrée, éclairée, aurait rejoint la fougue et la curiosité intellectuelles de Manon Roland :

« Je porte dans l’étude une ardeur que je voudrais bien apprendre à diriger avec fruit, car je me sens faite pour l’employer utilement. C’est la seule carrière qui me soit ouverte, je brûle de m’y élancer. (…) Par ma situation, qui ne doit pas changer de sitôt, je vois que l’étude est ma ressource et mon principal objet. (…)

Et donc, Valérie aurait été pareillement lucide :

« En vérité, je suis bien ennuyée d’être une femme : il me faudrait une autre âme, ou un autre sexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme spartiate ou romaine, ou du moins, homme français. Comme tel, j’eusse choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu’une de ces républiques où l’on peut-être homme et n’obéir qu’aux lois. »

Et prisonnière :

« Mon dépit à l’air bien fou, mais réellement je me sens comme enchaînée dans une classe et une manière d’être qui n’est pas la mienne. Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique qui, transportés dans nos ménageries, sont forcer de renfermer, dans un espace qui les contient à peine, des facultés faites pour se déployer dans un climat fortuné, avec la vigueur d’une nature forte et libre. »

Et seule :

« Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaines. Ô liberté ! Idole des âmes fortes, aliment des vertus, tu n’es pour moi qu’un nom ! A quoi me sert mon enthousiasme pour le bien général, ne pouvant rien pour lui ! »*

On voudrait lui répondre : Votre enthousiasme nous sert aujourd’hui, Manon ! Valérie ne saurait vivre sans vous !

A la louche, le Tribunal Révolutionnaire de 1793 exécute une personne sur deux. Le procès de Manon est expéditif : une petite journée, sentence le soir même. Les Parisiennes ne traverseront plus la Place de la Concorde sans penser que là, se tenaient les Bois de Justice, la Faucheuse, la Bascule à Charlot… et de grandes Femmes libres.

Je voudrais encore citer Olympe de Gouge et aussi Condorcet, si chers à Valérie, mais je m’éloignerais trop de ma Rando Gouine du XXIème siècle.

Un kilomètre à pied, ça use, ça use… Et les autres marcheuses ne sont plus que de petits points colorés, à flanc de montagne.

Valérie : On va se faire chambrer.

Sidonie : Tant pis.

Valérie : J’espère qu’il restera de l’eau chaude…

Sidonie : Tu veux accélérer ?

Valérie : Oh non…

Nous poursuivons tranquillement notre exploration des Archives de la Révolution, et arrivons tardivement au gîte, où les autres sont déjà douchées, changées, attablées devant une deuxième tournée d’apéritifs.

– Hou…

Se faire huer après une telle conversation…

En voyant Madame la Commissaire, qui rit de nous, je me dis : Au XVIIIème siècle, elle n’aurait pas pu prétendre à une carrière dans les métiers de l’ordre et des armes. (Ensuite, je ferai mes recherches et découvrirai que le concours de Commissaire a été ouvert aux femmes… En 1977 ! Pardon, ce n’est pas si vieux, c’est plus jeune que moi !)

La douche est tiède. Et nous mangeons comme des ogresses. Quel bonheur, ce séjour, avec autant de lesbiennes ! J’en écrirais des pages et des pages… Je parlerais de leurs dîners, leur connivence, leur plaisir à être réunies. Mais dirais-je jamais assez bien comme elles sont la preuve vivante qu’il est magnifique d’être homosexuelle ? Honnêtement, un spécimen comme ma compagne, à lui seul, suffit à le démontrer. J’évoquerai encore leurs silences, la nuit venue, les yeux tournés vers la voûte céleste. Mais qu’elles sont belles, les gouines, sous les étoiles ! Et quelle allure, Darling, appuyée à la rambarde, noble dame de Warens, femme à l’Etat de Nature, devant tant d’harmonie, le paysage était à vos pieds. Les monts se couchaient, auréolés de rose et je repoussais toujours mes travaux d’écriture, ne voulant rien perdre de la vie qui s’offrait, palpable, chaude, douce, courbatue.

Allons, faites plaisir à Valérie, reprenez un peu de Jean-Jacques, pour la route :

« Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelques tours de promenade sur la terrasse, pour y respirer l’air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin on allait se coucher, content de sa journée et n’en désirant qu’une semblable pour le lendemain.»

Et le lendemain, en avant, marche ! Nous allons poursuivre les sentiers et ce feuilleton pédestre avec un nouveau sujet d’étude, ce sera le doublé : Mesdames Dupont et Dupond.

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* Manon Rolland, lettre à Sophie Cannet, 5 février 1776. À lire intégralement ici. 

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Et sinon, pour plus d’érotisme lesbien 😜 direction Amazon !

Madame la Professeure